Citations de mystiques

commentées par Richard Lang et
traduit par Laurent Sarthou

Ces citations émanent de mystiques de toute traditions centrées sur la perspective de Qui nous sommes réellement, l’Essentiel, la Réalité Eternelle au cœur de tous les êtres.




Lao Tseu

« L’Esprit de la Vallée ne meurt jamais. On l’appelle la femme Mystérieuse. Et la porte de la Femme Mystérieuse est la fondation de laquelle surgissent le Ciel et la Terre. Elle est ici, avec nous, tout le temps. Abreuve-toi à cette source autant que tu veux, jamais elle ne se tarira. »
Lao Tseu, le Tao Te King

COMMENTAIRE

Toutes les voies spirituelles authentiques, toutes les différentes méthodes d’éveil à qui vous êtes vraiment vous ramène chez vous, à votre véritable base, la fondation de votre être. Comme une vallée, notre véritable nature est vide, espace, ne prenant pas part au monde des choses. Lao Tseu désigne le même « endroit » que Bankei (le maître Zen cité lors du dernier envoi) : le Non-Né.
Cet endroit, cet Esprit de la Vallée, plus proche de nous que notre souffle, ne meurt jamais. De la source mystérieuse toute chose apparaît- notre respiration, nos pensées, nos vies, les étoiles. Et jamais –c’est une chose extraordinaire- elle ne sera tarie. L’Esprit de la Vallée n’est pas « quelque chose » que nous devons accomplir – c’est déjà présent maintenant, juste où nous sommes. Nous avons simplement tendance à l’oublier. (C’est si proche).
Quand nous nous éveillons à Qui nous sommes vraiment, nous réalisons, que nous pouvons faire confiance à la Source pour nous guider et nous donner ce que nous avons réellement besoin – chaque étape du chemin.




Upanishad

« Certains n’ont jamais entendu parler du Soi, d’autres en ont entendu parler mais ne Le trouvent pas. Celui qui Le trouve est émerveillé par le monde, celui qui en hérite de son maître est émerveillé par le monde.

Le sage qui médite en Dieu, qui se concentre sur ses pensées, qui découvre dans la gueule de la caverne, plus profondément dans la caverne, ce Soi, cet ancien Soi, difficile à imaginer, plus difficile à comprendre encore, passe au-delà de la joie et de du chagrin.

Au-dessus de la nature manifestée, la graine non manifestée ; au-dessus de la graine non manifestée, Dieu. Dieu est le but ; au-delà de Lui, rien. Dieu ne se proclame pas Lui-même, Il est le secret de tous.

Celui qui connaît la sans-son, sans-odeur, sans-goût, l’intangible, sans-forme, sans-mort, le supernaturel, imputrescible, le sans-commencement, sans–fin, l’inchangeable Réalité, surgit hors de la bouche de la Mort.

Dieu a fait les sens tournés vers l’extérieur, l’homme, par conséquent, regarde vers l’extérieur, pas en lui-même. Maintenant, et encore, une âme audacieuse, désirant l’immortalité, a retourné son regard et s’est trouvée elle-même.

Dites au mental que seul l’Unique est. Celui qui divise l’Unique erre sans but de mort en mort. Il est l’Unique, le Gouverneur, le Soi de tous, le Créateur de la multiplicité dans l’unicité. Celui qui ose Le découvrir en lui se réjouit, quoi d’autre pourrait vous réjouir ?

Il est l’impérissable parmi les choses périssables. Il est la Vie de toutes les vies, et bien qu’il soit unique il satisfait le désir de tous les hommes. Celui qui ose Le découvrir connaît la paix, quoi d’autre ose connaître la paix ?
Aucun œil ne peut Le voir, Il n’a pas non plus de visage à montrer, alors par la méditation et par la discipline, Il peut être découvert dans notre cœur. Celui qui le trouve entre dans une vie sans mort. »
Katha Upanishad, vers 700 av. JC

COMMENTAIRE

Les mots tirés de ce texte hindouiste ancien sont un appel passionné à l’introspection, à une joyeuse célébration du Soi Unique dans tous les êtres.
Le Soi ne sera pas trouvé à l’« extérieur », dans les objets – car ce n’est pas un objet, même subtile. C’est le sujet, l’unique, Seul et Unique. C’est Vous, plus proche de vous que votre propre respiration, vos pensées ou quoique ce soit d’autre. C’est l’Unique qui lit ces mots. Il n’a pas de forme, ni aucune autre caractéristique. C’est celui que nous sommes vraiment.
Retournez votre attention à 180° et prêtez attention à vous, le Voyant, et vous trouverez le Soi. Il est Qui vous êtes au Centre. Ici, au Centre, vous n’êtes pas une « chose ». Vous êtes l’espace éveillé dans lequel toute chose apparaît, dans lequel toute vie s’épanouit.
Oui mais vous êtes aussi une personne, vous avez un nom, une nationalité, un jour de naissance et un jour de mort. Mais ce n’est pas votre identité la plus profonde. Votre personnalité est l’une de vos apparences, pas votre réalité. Plus proche de vous que votre apparence, plus proche que votre moi, réside le simple et indivisible SOI, l’innominé et mystérieux espace de Conscience nous prenons grand soin d’ignorer cet « espace » focalisant plutôt notre attention sur les choses du monde (depuis nos pensées) et sentiments intimes jusqu’aux différents niveaux du monde « extérieur ». Mais nous avons besoin de ne pas ignorer notre Réalité. En même temps que nous prêtons attention à la complexité de la vie, nous pouvons être conscients de l’Espace dans lequel les choses apparaissent. C’est cela être Centré – dans le Soi sans forme, au cœur de toute vie.
Lorsque nous sommes éveillés à notre vraie nature d’«espace », jour après jour, nous sommes amenés à réaliser quelle infinie ressource elle représente. Quelle chance a celui ou celle qui reconnaît sa Source, son trésor, et le prend suffisamment au sérieux pour En nourrir la conscience chaque jour de sa vie.
Vous êtes là à lire ces lignes, mais le point essentiel est le suivant : qui lit ces mots ? « Il n’a pas non plus de visage à montrer » dit la Katha Upanishad. Les autres peuvent voir votre visage, votre apparence, mais vous, pouvez-vous, à cet instant précis, faire de même sans miroir ? Plus près de vous qu’aucune de vos apparences se situe votre vrai Soi – c’est ce que les Bouddhistes Zen appellent votre Visage Originel,, « le visage que vous aviez avant que vos parents ne naissent ». Tous les vrais chemins vous ramènent à la maison dans la direction du vrai fondement de votre être, qui est l’Etre. S’éveiller au Soi est le sens le plus profond de la vie. Puisse chacun d’entre nous s’éveiller à qui nous sommes vraiment.




Jean de Ruysbroeck

« Saisir et comprendre Dieu au-delà de toute comparaison, tel qu’il est en lui-même, c'est être Dieu avec Dieu, sans intermédiaire, et sans la moindre altérité qui puisse devenir un obstacle ou un intermédiaire.
Quiconque souhaite comprendre ceci doit d’abord mourir à lui-même, vivre en Dieu et tourner son regard vers la lumière éternelle dans le paysage de son esprit là où la Vérité Cachée se fait connaître Elle-même sans rien signifier. »
Ruysbroeck (1293-1381)

COMMENTAIRE

Jean de Ruysbroeck est un Flamand né à Ruysbroeck, un petit village non loin de Bruxelles. Ce fut un grand mystique médiéval, non seulement l’un de ceux qui, postérieurs à maître Eckhart, ont baigné dans la lumière du grand maître, mais de plus a découvert qu’il était lui aussi la Lumière. Et c’est sur cette Lumière qu’il centra sa vie. Il a passé toute sa vie (pour autant que nous en ayons connaissance) aux alentours de son village natal – à l’abbaye de Grœnendael qu’il fonda dans la forêt de Soignies- et se consacra à la conscience de la Lumière. Ses écrits témoignent de l’expérience de première main de Qui il était réellement. Un aspect qu’il répéta sans cesse clairement, c’est la proximité de Dieu. Absolument rien ne nous sépare de Dieu. Dieu est notre être véritable. Comme l’a écrit Tennyson, Dieu est plus près de nous que nos mains et nos pieds, plus proche de nous que notre respiration pendant que vous lisez ces mots, Dieu est le lecteur de ces mots. Dieu est vraiment celui qui lit ces mots. Dieu est Qui vous êtes vraiment.
La conscience de notre vraie nature est une sorte de mort (et cela peut parfois rebuter certaines personnes, et cela n’est pas étonnant). Au centre de notre être, toute matérialité, toute « chosité » disparaît. Il y a un grand Vide – vide de toute chose y compris de notre moi. Mais en lieu et place du moi, il y a Dieu.

La conscience de notre vrai Soi n’est pas atteinte par une conduite vertueuse, ni par une méditation intensive, mais elle est découverte en voyant. Ceci est la simple vérité concernant soi-même et cette vérité est disponible quelle que soit notre humeur ou notre forme physique. C’est le droit que vous avez acquis à la naissance.
Bien sûr cela peut sonner comme une hérésie aux oreilles de certains : « vous affirmez être Dieu, quelle arrogance ! ». Sur ce point Maître Eckhart est entré en conflit avec l’Eglise. Mais ce n’est pas la même chose que de déclarer que l’être humain, en tant qu’individu, est Dieu, ce qui serait vraiment de l’arrogance. A l’inverse, il s’agit de s’éveiller à la présence d’un dieu plus proche de nous que notre propre humanité. En réalité, proclamer que l’on est humain par essence est la véritable arrogance. Ce serait une éviction imaginaire de Dieu de la position centrale en soi-même où, en vérité, vit Dieu. Le bref sermon de maître Eckhart est, si je puis dire, centré sur ce thème. Il déclarait simplement et avec élégance : « Dieu est dedans, je suis dehors ».
Tout ceci, en réalité, n’est pas un problème de croyance mais d’expérience. L’essentiel est de faire une expérience « de première main » de cette Réalité plutôt que collectionner les paroles de mystiques ou de n’importe qui d’autre. Nous devons retourner notre regard, comme le dit Ruysbroeck, vers la lumière éternelle de l’espace de notre esprit. Plus près que quoique ce soit d’autre demeure cette Lumière, et rien ne vous empêche d’en faire l’expérience ici et maintenant. Que voyez-vous lorsque vous cherchez votre visage ? Ou, comme le diraient les bouddhistes zen, « à quoi ressemble votre Visage Originel, le visage que vous aviez avant que vos parents ne soient nés?». Le visage que vous voyez dans le miroir est celui que vos parents vous ont donné. Mais le « Non-Visage » que vous êtes, celui par lequel vous regardez, est votre « Visage Originel » que vous avez toujours eu, toujours été – le « Non-Visage » que vous partagez avec votre voisin, avec Ruysbroeck avec tous les êtres. Cette Vérité cachée n’est pas si cachée après tout. Heureusement. C’est aussi une bénédiction.




Thomas Traherne


Les citations qui suivent sont dues à un mystique anglais du XVIIème siècle, Thomas Traherne.


« Pas de bord, ni en haut ni sur les côtés, à mon moi que je vois
Mon essence est Capacité.

Le monde est plus en moi que Je ne suis en lui.

N’est-ce pas votre tendance naturelle de dire que le monde est à vous ?

Jamais vous n’apprécierez le monde à sa juste valeur tant que la mer elle-même ne coulera pas dans vos veines, que vous ne vous vêtirez pas du paradis, ni que vous ne vous couronnerez pas des étoiles ; percevez vous comme l’unique héritier du monde tout entier.

Les rues étaient miennes, le temple étaient mien, les gens étaient miens, leurs vêtements, leur or et leur argent étaient miens, tout autant que leurs yeux étincelants, leur peau claire et leur visage rubicond. Leurs cieux étaient miens, tout comme le soleil, la lune et les étoiles, le monde entier étaient à moi.

Ô richesse de ton infinie bonté qui fait de mon Ame un temple sans fin, hors duquel rien n’existe, où rien ne manque, dont rien n’est éloigné ; mais où toutes choses sont à proximité immédiate de manière réelle, véritable et vivante. »

Thomas Traherne


COMMENTAIRE

Thomas Traherne (~1636–1674), prêtre anglican fut aussi un poète métaphysique. Né à Hereford, en Angleterre, fils d’un cordonnier pauvre, son précieux travail fut découvert dans les années 1670 puis fut perdu jusqu’à sa redécouverte et la publication de ses Poems (1903) et Centuries of Meditations (1908).
Traherne était né pour la « chose », et en extase pour elle ; ce que chaque être dans l’univers possède en commun, l’espace illimité ou la « Capacité » qui est notre être le plus intime. Plus près de chacun de nous que notre propre souffle demeure cette Conscience. En apparence, chacun de nous est une « chose » limitée dans le monde, mais en réalité chacun d’entre nous est le Soi – ce que Traherne dans l’une de ses citations ci-dessus appelle son « Ame ». Dans cette Ame, tous nous vivons, nous nous mouvons et réside notre être. Certes, nous pouvons choisir d’autres termes pour notre identité la plus intime : Esprit, Divinité, véritable Nature, nature de Bouddha, le Bien-Aimé. A ce niveau de notre être, nous pouvons tous honnêtement dire « je ne suis pas dans le monde, mais le monde est en moi ».
Lorsque nous nous éveillons à Qui nous sommes vraiment, nous trouvons que rien n’est distant de nous. Parce que la conscience est la pièce dans laquelle se trouve toute chose, qui inclut toute chose. L’étoile la plus éloignée est ici même, dans notre être. Cette perception inspire à Traherne émerveillement et joie.
Puisque toute chose est directement donnée dans la Conscience, toute chose appartient au Soi – pas le soi humain que nous voyons dans le miroir et qui ne possède évidemment pas le monde- mais notre vrai soi. En tant que " Capacité " nous contenant, - nous sommes - toutes choses. Depuis un grain de sable ou une fleur de la haie jusqu'à la lune et les étoiles - tout ceci est à nous en propre. N'ayant aucune apparence au centre nous sommes vêtus du vivant univers.
L'éveil à notre pleine identité n'est pas aussi difficile que nous pouvons parfois le penser. Comme le disait le grand enseignant indien, Ramana Maharshi, il est plus aisé de voir le Soi que de voir ce que vous tenez au creux de la paume de votre main. Bien que chaque objet soit une chose complexe, le Sujet est simplement lui-même. Voir le Soi, c'est voir l'état de Non-Chose au centre de notre être, l'endroit d'où nous regardons en ce moment même, notre Visage Originel, notre non-visage.
Tant que nous ne sommes pas éveillés au Soi, nous ne "savourons pas le monde correctement ". Nous continuons de vivre l'illusion d'être séparé du monde. Pas étonnant que nous nous sentions aliénés. Mais quand nous sommes éveillés à notre propre état de "rien/tout ", alors, comme l'a dit si joliment Traherne, "la mer elle-même coule dans vos veines ". En nous éveillant à notre propre être infini, nous tombons sur une profonde et paisible "Seulité ", une "Seulité " qui est seule d'inclure toutes les choses, non pas de les exclure. Pas le moindre atome de tout le cosmos n'est étranger à notre être. Donc, lorsque nous levons les yeux dans la nuit noire - Ô! Phénomène merveilleux- nous y trouvons une couronne d'étoiles.




Maître Eckhart

Nous devons toutes Les citations qui suivent au mystique allemand Maître Eckhart.

« Quand toutes choses sont réduites à néant en vous, alors vous pouvez voir Dieu.

Le désert de la Divinité quand personne n'est à la maison.

Dans l'essence de l'âme, aucun grain de poussière ne peut jamais tomber.

Si seulement l'âme restait dedans, elle aurait tout.

C'est sa nature d'être sans nature.

Devenez Pur comme vous ne l'avez jamais été, n'ayez ni ceci, ni cela ; alors vous serez omniprésent et, n'étant ni ceci ni cela, vous serez toute chose.

Dieu n'attend qu'une seule chose de vous, et cette chose est que vous sortiez de vous-même tant que vous êtes un être créé pour laisser Dieu être Dieu en vous. »
Maître Eckhart

COMMENTAIRES


Maître Eckhart (~1260-1328) est né près de Erfurt, en Thuringe (Allemagne) et devint, à l'issue d'une brillante carrière, professeur de théologie à Paris. Il enseigna également à Cologne et eu un rôle de premier plan d'enseignant et d'organisateur au sein de l'Ordre dominicain. Il donnait ses sermons au peuple en allemand, et non en latin, et eu une influence significative sur d'autres mystiques de cette époque - Suso, Tauler, Ruysbroeck. Vers la fin de sa vie, il tomba en disgrâce. Nombre de propositions extraites de ses écrits furent considérés comme des hérésies par l'Eglise. Aujourd'hui, cependant, il est considéré par beaucoup comme l'un des plus grands prophètes de l'Europe médiévale - peut-être un des plus grands prophètes chrétiens de tous les temps. Comme tous les vrais prophètes, Eckhart parle de sa propre expérience de première main, et pas simplement de ce qu'il a lu ou qu'on lui a dit de croire. Quoiqu'il en soit, il s'éveilla à sa propre véritable nature, au Soi le plus intime : le " désert " qui est vide de toute caractéristique, vide de toute chose ( il utilisa d'autres mots comme Abysses, Néant). Ce " désert de la Divinité " est également la " Capacité " de Thomas Traherne (voir la précédente newsletter), le Vide du Bouddhisme ou nature de Bouddha, le Visage Originel du zen. C'est le Bien-Aimé des Soufis et le Soi de Ramana Maharshi et de la tradition indienne de l'Advaïta.
Lorsque nous jetons un regard dans le désert de notre vraie nature, vers notre véritable centre, nous ne trouvions personne dans la maison. Notre " soi " est absent. Cette vision n'est pas le résultat dune vertueuse discipline mais simplement la manière dont les choses sont faites. Au centre, il n'y a personne à la maison, sauf la Divinité (ce qu'Eckhart a dit simplement : " Dieu est dedans, je suis dehors "). Regardez au bon endroit (juste là où vous êtes), de la bonne façon (l'esprit ouvert) et vous verrez le vide qui est plein du monde depuis vos propres mains et pieds jusqu'à l'étoile la plus éloignée. Le désert de votre véritable nature fleurit alors comme le vivant univers.
Nous découvrir nous-mêmes absent comme ceci, débarrassé de notre image, est un profond soulagement. Un énorme fardeau se lève de nos épaules. Le soulagement et la guérison, la paix et la liberté sont des droits dont nous avons tous hérité à notre naissance.
L’« essence de l’âme » est claire comme l’eau ou l’air – pas le moindre grain de poussière ne peut s’y déposer. Et rien ni personne ne peut la tacher – qu’importe ce que nous ayons fait, pensé ou ressenti. Eckhart nous invite à nous éveiller à cette Claire Lumière, à nous réjouir de la Divinité, à boire à cette fontaine qui jamais n’est tarie.
Elle nous rafraîchira. Elle nous donnera également la vie éternelle - parce que c'est sa nature. Au beau milieu de nos vies attachées au temps, au milieu de nos cœurs, demeure un lieu hors du temps, le noyau mystérieux qui est nous tous. Lorsque nous demeurons dans l'état de " Non-Chose " que nous sommes, toutes les choses se surajoutent. Nous sommes Capacité pour le monde. En réalité, l'ensemble du monde est né de cet état de Non-Chose, de qui nous sommes vraiment. En nous identifiant à " ceci " ou " cela ", nous nous excluons nous-mêmes de l'univers, tout en en devenant un produit. Mais en nous éveillant à notre vide fondamental, nous découvrons que nous sommes la source de tout. Du silence naissent les sons et les mots, du non-esprit, surgissent les pensées et les sentiments, de cet Abysse sont nées les étoiles au-dessus, la terre en dessous, les gens que nous croisons et notre propre corps.
Parce que qui nous sommes vraiment est Non-Chose, nous sommes partout, nous sommes tout. Etre limité à notre apparence, seulement à notre identité humaine - unique et précieuse comme l'est chacun d'entre nous - c'est être ici et non là, maintenant et non à un autre moment. Ceci est une vérité évidente. Ce qui est également évident, mais moins bien accepté comme tel, c'est l'envers de la médaille: notre omniprésence en temps que source.
Où mène cette prise de conscience ? Elle conduit à laisser Dieu vivre nos vies. La plus simple et la plus profonde des vérités (que notre être profond est Dieu) conduit à accepter et se soumettre effectivement à dieu. Cela signifie laisser Dieu être Dieu en nous.
Tous les Chercheurs sont éveillés à la vérité de leur identité la plus profonde, et pratiquent l'abandon à cette vérité, à la réalité des choses telles qu'elles sont. Cependant, lorsqu'un Chrétien déclare qu’il est dieu, l’Eglise se fâche. Il y a une bonne raison à cela : cette déclaration est potentiellement une folie. Si cette déclaration se rapporte simplement à notre soi humain, alors il s’agit de la pire forme d’orgueil et, effectivement, d’une profonde folie. Dans ce cas, le lâcher prise implique de s’abandonner à un être humain –un autre ou soi-même. Mais lorsque cette déclaration – et celui qui s’y abandonne- concerne notre plus profonde identité, en deçà et au-delà de notre humanité, alors la déclaration - et celui qui s’y abandonne- sont sains. A partir de là, notre sur-identification quotidienne avec notre soi humain, avec le visage que nous voyons dans le miroir, avec notre corps et notre pensée est reconnue comme étant excentrique, comme une perspective «à côté de la plaque » de ce qu’est vraiment la réalité. Une telle sur-identification étouffe la conscience de notre véritable soi, détourne notre attention de notre état de «Non-Chose/Toute-Chose », de notre absence de visage qui accueille chaque visage du monde comme le sien propre.

L’éveil spirituel implique un changement profond et vaste dans nos vies : passer d’une vie basée sur le mensonge selon lequel nous serions uniquement humain à une vie basée sur la vérité de qui nous sommes vraiment.
Eckhart nous lance un appel à travers six siècles et demi en nous invitant à l’éveil et à faire confiance à ce qui est le plus intime et le plus vital en chacun de nous. Puissions-nous tous découvrir et mettre en valeur cet extraordinaire trésor intérieur.




Rumi

« Personne n’habite la maison, sauf Dieu.

Lorsqu’un homme s’éveille, il fond et périt.

Dissolvez tout votre corps dans la Vision : devenez vision, vision, vision !

Je suis libre de ma tête.

Tout le monde aime son miroir, sans connaître la véritable nature de son visage. Mais comment une image réfléchie pourrait-elle être un but ? Mettez en pratique l’observation de la source de la réflexion. Cette joue et ce grain de beauté retournent à leur source.

Sa forme s’est éteinte, il est devenu miroir : rien n’existe ici, que l’image du visage d’un autre.

Celui qui reconnaît son propre visage – sa lumière est plus grande que la lumière des créatures. Bien qu’il meure, sa vision est éternelle, parce que sa vision est la vision du Créateur.

L’homme est en apparence un dérivé du monde, mais intrinsèquement, c’est l’origine du monde.

Le Qutb (Pôle) est celui qui tourne sur lui-même ; autour de lui se fait la révolution des sphères célestes. »
Rumi

COMMENTAIRES

Jalaluddin Rumi (1207-1273) est né dans la région qui est maintenant l’Afghanistan, mais lorsqu’il eût 5 ans, la menace de l’invasion mongole grandissant, son père s’enfuit avec sa famille et s’installa finalement à Konya, en Turquie en 1220. Rumi se maria en 1226 et eu un fils, le sultan Veled.

Marchant dans les traces de son père, théologien réputé, Rumi repris l’étude de la religion. A la mort de son père, en 1230, il poursuivit ses études sous la direction d’un ami de son père durant plusieurs années. Il étudia également avec quelques-uns des plus grands esprits du monde religieux de l’époque à Alep et Damas.

Jeune encore, Rumi avait déjà acquis une belle respectabilité comme enseignant religieux, à l’instar de son père avant lui. Mais tout changea en 1244 lorsqu’il rencontra Shams de Tabriz, un derviche (soufi) à l’air sauvage qui fit son apparition un jour d’on ne sait où. Shams eut une profonde influence sur Rumi. Dès le début, ils furent pratiquement inséparables. Ce que Shams révéla à Rumi fut la conscience directe du Bien-Aimé intérieur. En d’autres termes, avec l’aide de Shams, Rumi s’éveilla à qui il était vraiment. Il passa de l’étude de textes consacrés à l’Unique à la vision de l’Unique. en fait, il réalisa que dans les profondeurs de son être, il était l’Unique.

Mais les élèves de Rumi étaient jaloux de Shams. Ils le chassèrent et Shams dut s’enfuir à Damas. Rumi demanda à son fils de le ramener. Mais la jalousie des disciples perdurait. Shams disparut à nouveau, définitivement, dans des circonstances mystérieuses. Certains affirment que les élèves de Rumi l’ont assassiné.

Mais quelque chose de profond s’était passé en Rumi. Il était éveillé à sa vraie nature – le plus profond changement possible dans la vie. Consécutivement à cet Eveil, Rumi commença à composer de la poésie. Cela coulait de lui dans presque toutes les situations. (ses disciples se mirent à prendre note de ces effusions spontanées). Il fut également à l’origine de ce qui est maintenant la célèbre danse tournoyante derviche. Lorsqu’il mourut, Rumi était le plus prolifique et le plus grand poète de l’Islam. c’est encore le cas aujourd’hui.

Mais revenons à sa rencontre avec Shams de Tabriz ; le tournant de la vie de Rumi. Que s’est-il passé entre eux ? Nous ne connaissons pas les détails de leur relation, leurs conversations, les sentiments, les rires, les larmes. Cela reste inconnu de nous, comme ce le fut aussi probablement pour les disciples de Rumi. Mais l’Essence de leur relation ne doit rester secrète : l’Unique dont ils firent l’expérience. Parce que cet Unique est au cœur de chaque être, et est aussi disponible pour nous aujourd’hui qu’il le fut alors pour eux.

Qui nous sommes vraiment est la Source, l’Origine infiniment créative de laquelle toute chose s’écoule ; pas uniquement l’immense production de poésies mystiques de Rumi, mais toutes les choses. Mystérieusement, dans la profondeur de chacune de nos âmes réside le Bien-Aimé. Personne n’habite notre cœur, que Dieu.

Rien d’extraordinaire que Rumi fit grand cas de l’amitié de Shams. Shams partagea avec lui, éveilla en réalité chez lui, le phénomène le plus précieux au monde : la présence du Bien-Aimé intérieur. Comme Rumi, nous avons tous été élevés dans l’idée que nous sommes une personne comme ceci ou comme cela. Nous regardons dans le miroir et y voyons notre reflet. Tous ceux qui nous entourent nous renvoient notre unique (et précieuse) identité humaine. L’insupportable poids des opinions, voilà ce que nous sommes.

Mais imaginez que vous êtes Rumi, en face de ce Shams, au regard sauvage, débordant d’énergie et chaleureux. Imaginez que Shams vous montre la chose la plus simple du monde : que vous ne pouvez pas voir votre propre visage. Regardez dans votre miroir : il y a votre visage. Mais ici, l’endroit à partir duquel vous regardez, il n’y a qu’une absence de visage. Regardez dans l’autre sens et vous verrez votre absence de joue. Ici, rien de visible. Rien sauf le Vide, l’Origine du monde.

En voyant qu’il n’avait pas de visage propre, Rumi a du simplement s’apercevoir que le visage de Shams était le sien. Il n’était pas vraiment face à face avec Shams, mai face à « non-face ». Rumi avait le visage de Shams et Shams celui de Rumi. Quelle évidence !Pourtant les fondamentaux de l’amour sont faits de cette vérité simple, parce qu’il n’existe pas plus profonde intimité que celle-ci : disparaître au profit de son ami. En découvrant cela, on passe d’une identification principale aux apparences (l’image dans le miroir, ou l’image de son propre esprit ou celui d’un autre)à une expérimentation et une identification à notre réalité centrale qui n’a pas d’image – sans image et en même temps espace pour l’image de l’autre, espace pour le monde

Quelle joie cela a du être pour ces deux-là de s’éveiller à ces vérités des plu simples mais des plus profondes.

Après la disparition de Shams, Rumi créa la danse tournoyante derviche, au son de la flûte et du tambour. Quelle est la signification de cette danse ? Voyez que si vous faîtes vous-même l’expérience en tournant et tournant en rond sur place, il est possible que vous fassiez la constatation que c’est le monde qui tourne pendant que vous restez immobile (voir l’expérience « Faire tourner le monde »). Ici, en notre centre, et pour toujours, demeure l’Immobilité. Quand Rumi tournait et tournait, il devait voir tourner autour de lui les arbres, le sol, ses disciples, le soleil, la lune te les étoiles. Il devait voir son corps, ses bras étendus, ses pieds, tout en mouvement. Mais plus près que cela il y avait l’Immobilité, le Silence, la Paix. Pendant qu’il tournait et qu’il tournait, pendant qu’il lâchait prise dans le tournoiement du monde, son sens le l’unité avec la Source s’approfondissait probablement. La profondeur, le joyau et le mystère de l’Immobilité ont dû l’engloutir et le laver vague après vague. Dans cet Océan d’Amour où il se noya, il s’est dissout jusqu’à ce que seul l’Océan en reste. Alors que l’Immobilité réside au centre du monde tourbillonnant, sans rien qui ne vient ni ne va, un rocher toujours présent et sûr, tout alentour la joie jaillissait, l’extase de la danse. Au milieu du monde flou, filant son train, il capitula, ivre de la beauté, de la sagesse et de l’amour du Bien-Aimé.

Rumi devint un poète et un mystique intensément passionné. Par chance, il découvrit le Bien-Aimé, éveillé à son intimité la plus intime par le sauvage Shams. Mais plus profondément, comme le montre clairement sa poésie, c’est le Bien-Aimé intérieur qui s’exprima en lui, lui faisant signe inlassablement de rentrer à la Maison. En fait, au niveau le plus profond, c’est le Bien-Aimé qui se retrouvait Lui-même, à travers Rumi. Dieu redécouvrait Son propre Etre merveilleux, et inexplicable, au centre de cet extraordinaire cosmos si sauvage, inattendu et vivant.

Puissions-nous, chacun, entendre l’appel du Bien-Aimé.

Rumi

Aux feux de la non-existence
Comme un papillon de nuit
Dans la flamme d’une bougie
Tu avais les traits tirés. Tes yeux
tels les ocelles de leurs ailes, devinrent lumière
Et dans cette lumière ils ne devinrent plus qu’un seul

Ton visage était le soleil de Tabriz
Comme Icare tu t’envolas
Mais nulle part où te poser
Ton océan était l’océan de l’invisibilité
Tu y cueillis une fortune en rose des mers
Et tu donnas à chacune d’elle le nom d’amour.

O Rumi, tu n’avais pas d’oreilles
mais tu avais les notes de la flûte à l’intérieur de toi ;
Sans corps, tu étais tous les danseurs qui tournaient.
Tu n’avais pas de langue mais
Tu parlais et les poèmes bondissaient comme des marsouins
Des eaux de ton être.

Décapité, tu étais la lumière qui
Est le cœur de ton Bien-Aimé.
Totalement pauvre, tu découvris que Son monde
Etait le tien. Pour toi
Il ne pouvait y avoir ni de « moi » ni de « toi »."


par Colin Oliver