Témoignage de John Toler :
Le Zen du Voir

John TOLER est le Père Supérieur d’un Monastère Zen au Japon.

Malgré le fait que je sois Moine Zen depuis 22 ans, c'est en lisant un ou deux livres de Douglas Harding que ma tête est tombée il y a tout juste un an. Merci Douglas. Tu as fait du “monde” (plutôt tu nous as montré comment le faire) un endroit où nous pouvons vraiment nous détendre. En tout cas, c'était très bon de “se débarrasser” de cette tête. Bien sûr, elle essaie encore de m'envahir (ou devrais-je dire : elle m'envahit encore de temps en temps). Cela m'amène à comprendre les paroles des maîtres Zen : « Le vrai apprentissage Zen commence seulement lorsque l'on a atteint la lumière ». Et comme le dit mon maître : « l'apprentissage ne cesse jamais ! »

Douglas dit qu'il n'enseigne pas le Zen. A cela, je répondrai : « Non, bien sûr que non ! Ce que tu enseignes est pur Zen  ou appelle ça comme tu veux. » Cela pourrait aussi bien s'appeler “Pur Christianisme”, “pur Soufisme”, “pure Science” ou “pur Hindouisme”. Le Vieux renard pourrait même dire qu'il n'enseigne pas du tout, mais ne vous méprenez pas. Il ne peut s'en empêcher. Grâce à DIEU !

Peu après ma décapitation, j'ai écrit un courrier de “fan” à Douglas et, à mon grand étonnement et pour mon plus grand plaisir, il m'a répondu en me demandant si je voulais bien écrire un article sur le rapport entre “la voie sans tête et le Zen”. A cette époque, je lui ai répondu que c'était comme s'il me demandait de décrire le rapport entre “chien et race canine” et j'ai poursuivi : « Le chant Zazen par HAKUIN ZENJI débute par “Tout être sensible est intrinsèquement Bouddha” C'est ainsi avec l'eau et la glace. Sans être sensible, il ne peut y avoir Bouddha. » A cela, j'ajouterai : « il ne peut y avoir de Zen sans l'espace vide du “sans tête”. J'ai toujours l'impression de comparer la race canine aux chiens mais bien sûr, les expériences de chacun sont différentes, donc je vous raconte les
miennes.

En 1975, j'ai fait une expérience qui m'a révélé la philosophie de base du Zen et du Soufisme. A ce moment-là (une année avant de devenir moine, lorsque j'étais laïc au monastère), j'ai eu l'occasion de faire un voyage (une sorte de tour du monde) avec un moine Zen. Lorsque nous étions à Téhéran (à cette époque l'Iran était autre que maintenant) nous avions eu la chance d'avoir un entretien avec un maître Soufi, avec comme interprète un de ses disciples, professeur de philosophie. Le maître Soufi, allongé sur plusieurs coussins, parlait en Persan, son disciple le traduisait en anglais, moi en japonais, puis, le moine Zen, assis dans la posture du lotus, dos droit comme un poteau, parla, et nous avons inversé le processus durant environ 2 heures. En tant qu'interprètes, nous devions d'abord nous accorder sur une terminologie acceptable pour les deux, car pour le même concept comme l’expression Zen :“le Vide” le soufisme dit “le Bien Aimé”. Nous avons donc choisi “l'Absolu”.

Vers la fin de l'entretien, le maître Soufi demanda : « Quelle était l'intention du but de Bouddha lorsqu'il a pris le chemin ardu de l'apprentissage ? » Le moine Zen (qui m'inquiétait déjà pas mal parce qu'il n'avait donné que des réponses banales et courantes, rien de très “Zen”) répondit : « Pour atteindre l'Absolu. » A cela, le maître Soufi s'inclina profondément sur ses coussins et d'un petit rire s'exprima : « Eh bien, votre Bouddhisme ne va pas très en profondeur après tout ». Bien sûr, le moine Zen fût suffoqué par cette remarque, donc le Maître Soufi continua : « Le Bouddha, le Christ et Mohammed ont tous dit la même chose. Ils ont tous dit : “Voici l'Absolu” (posant son poing devant lui sur le tapis) et voici un chemin (traçant une ligne avec l'autre main). Si vous suivez ce chemin, vous arriverez à l'Absolu. Mais dans le Soufisme, nous ne disons pas cela. Dans le Soufisme, nous disons : C'est droit devant vous ! (en ouvrant grand ses bras à la Douglas HARDING) Ouvrez vos yeux et voyez ! » Plus tard, le moine m'a dit d'un air désabusé qu'il avait sous estimé le Soufisme. Après réflexion, j'ai pensé qu'une réponse plus “Zen” à la question : « Pourquoi le Bouddha a-t-il commencé ce long apprentissage ? » pourrait être « parce qu'il était stupide ! » …Irrévérencieux, bien entendu, mais la vénération n'a jamais été un point fort du Zen (ou un point faible si vous préférez).

Il n'y a pas longtemps, un visiteur de mon temple me posait des questions au sujet des vœux des “Bodhisattvas” que les moines Zen récitent tous les jours. Je les ai donc traduits en anglais pour lui : « Les êtres sensibles sont innombrables ; je fais le vœu de les sauver tous. Les passions sont sans limites, je fais le vœu de les vaincre toutes. Les portes du Dharma sont myriades. Je fais le vœu de les pousser toutes. La Voie du Bouddha est suprême, je fais le vœu de la compléter. » Mon visiteur me regarda consterné et demanda : « Tout cela dans une seule Vie ? » Je répondis : « Oui ! » « Absolument impossible ! » me dit-il. Après son départ, j'ai réfléchi : Oui, pourquoi devons-nous faire le vœu de faire quatre choses impossibles (avant le petit déjeuner, pour ainsi dire). Ensuite, j'ai examiné toute l'histoire attentivement et j'en conclus : « Si vous prenez conscience de Qui vous êtes vraiment, cela n'est pas impossible du tout. En vérité, si vous réalisez cela, vous avez déjà fait toutes ces choses impossibles ! »

Continuons tous à faire des “choses impossibles” (telles que : couper du bois, porter de l'eau) … J'ai entendu dire qu'un maître Zen en Amérique aime chanter à ses disciples, avec un accent japonais plutôt très prononcé, la chanson “Dream, the impossible Dream”, “Rêvez le rêve impossible”. Mais ne croyez-vous pas que c'est ce dont nous rêvons à notre propre sujet ? …


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