Vision Sans Tête et
Shivaïsme du Cachemire

par David Dubois

Vision et Reconnaissance

On entend souvent les gens se plaindre du pouvoir des experts. Convoqués pour donner leur avis, de fait ceux-ci décident à la place des citoyens sur toutes sortes de sujets qui les concernent. Dans une démocratie, l’empire de la technocratie apparaît pourtant comme une béquille indispensable. Car qui possède le savoir – l’expertise – pour décider du tracé des autoroutes ou des mesures à prendre contre le réchauffement climatique ? Chacun a sans doute une opinion, mais seul l’expert a une connaissance de première main de ce dont il parle. Et, de manière plus générale, nous sommes contraints de faire confiance aux experts sur la plupart des sujets. Qui est capable de démontrer que la Terre est ronde et qu’elle tourne autour du soleil ? C’est pourquoi la plupart des débats roulent sur la question de l’autorité. Qui est autorisé à dire quoi ? Vu que personne ne possède tous les éléments pour répondre, les querelles ne connaissent pas de fin. Chacun s’en remet à d’autres, qui s’en remettent eux-même à d’autres, et ainsi de suite à l’infini... C’est le monde des médias, ce sont les ombres de la caverne de Platon, c’est la « jungle des opinions » dont parle le Bouddha.


Cependant, il est un domaine dans lequel chacun peut être sa propre autorité, sans dépendre de quiconque. C’est celui de la connaissance de soi. Je ne pense pas à la connaissance psychologique car, là encore, des experts peuvent en savoir plus que moi sur moi. Je songe plutôt à la connaissance de ce que c’est que d’être ici – à zéro centimètre de moi-même – à cet instant précis. Le psychiatre peut sans doute m’en apprendre sur mes comportements – peut-être que je déambule la nuit, ou peut-être que je dis des choses sans en avoir conscience. Mais tout ceci concerne ma troisième personne, celle que je peux observer dans le miroir, celle qui est accessible à autrui – directement ou non. Au contraire, je suis le seul à être en position de voir ce qu’il y a ou non au-dessus de mes épaules.


Or que vois-je ici ? Rien. Aucune forme, ou plutôt, rien de structuré. Juste un espace sans limites, limpide et net. Grâce à cela, ce lieu est capacité pour le monde, pour les choses et les êtres. Cet espace accueille ma troisième personne, ainsi que les innombrables opinions plus ou moins fondées des experts et des profanes. De sorte que je peux douter de tout, sauf de cette conscience plus évidente que mon visage dans le miroir là-bas. Car entre elle et moi, il n’y a absolument rien qui pourrait venir déformer la vision. Je vois et je suis cette vision.
Ici donc, je suis la seule autorité. Cela signifie que je dois avoir le courage de voir par moi-même, au lieu de croire ce que me disent les experts, anciens ou modernes. Aucune science, aucune philosophie ni aucune religion ne peuvent voir à ma place.


Toutefois, cet espace est également universel. Etant dépourvu de toute forme en lui-même, il est nécessairement identique pour tous. Ce que nous voyons là, devant, est certes singulier, de même que notre point de vue. Je ne peux jamais être certain de ressentir la fraîcheur de l’air de la même manière que mon voisin. En revanche, ce à partir de quoi nous voyons est universel et transpersonnel. Cette non-chose, impossible à objectiver, est paradoxalement le lieu – et peut-être le seul – où nous sommes uns. Intuitivement, je sais qu’en voyant à présent l’absence de tête, ici, je communie avec tous les êtres. En effet, alors que nous pouvons toujours douter de ce que l’autre sent ou ressent, il n’y a nul motif de douter que lui et moi sommes ce même espace, de même que tous les corps baignent dans un seul et même espace physique. Cela est valable également dans le temps : cet espace n’est pas une chose, il ne peut donc changer.
C’est pourquoi il est fascinant de rencontrer d’autre êtres qui, en d’autres temps et lieux, ont fait la même découverte.


Parmis les gens dont je me suis ainsi rapproché, il y a deux sages remarquables du Cachemire médiévale, Utpaladeva et Abhinavagupta.
A priori, leur univers mental est très différent du mien. Ils croient en la réincarnation, au pouvoirs occultes et à l’existence des esprits. Pour ma part, je suis plutôt sceptique. De plus, ils appartiennent à une religion – le Shivaïsme – qui croit en un Dieu provident et tout puissant. Au vu de l’omniprésence du mal dans la nature, il m’est bien difficile d’adhérer à cette foi.
Cependant Utpaladeva et d’autres grands dévots de Shiva ont formulé une philosophie étonnament proche de celle de la « Vision Sans Tête » formulée par Douglas Harding et d’autres. Selon ces penseurs indiens, nous sommes depuis toujours le Seigneur tout-puissant dont parlent toutes les religions. Simplement, nous négligeons de regarder directement ce qu’il en est, conditionnés que nous sommes par les préjugés. Il s’agit alors simplement de re-connaître que nous sommes le Seigneur. Ce faisant, ils font l’économie de l’interminable débat sur l’existence de Dieu. Au lieu de cela, il s’agit plutôt de se convaincre que nous sommes Dieu, parce que nous avons ses attributs, à savoir l’omniscience, l’omnipotence et l’omniprésence. Cette voie de la Reconnaissance (pratyabhijñâ) s’inspire ainsi d’un vers d’un tantra célèbre, le Vijñâna Bhairava. Shiva y donne ce précepte (Le Vijñâna Bhairava, p. 143, traduit et commenté par Lilian Silburn, éd. De Boccard, Paris 1961. Toutes les traductions des passages cités sont de L. Silburn et sont publiés par le même éditeur) :

« Quand on se renforce dans la (réalisation) suivante : ‘Je possède les attributs de Shiva, je suis omniscient, tot-puissant et omnipénétrant ; je suis le Maître suprême et nul autre’, on devient Shiva. »

Or, cette stance est citée par D. Harding dans Le procès de l’homme qui disait qu’il était Dieu . Il développe ce thème de la comparaison entre l’homme et Dieu dans deux autres article en particulier, « I live yet not I » et « Belief in God », tous deux parus dans le recueil To be or not to be . Il invite le lecteur à vérifier par lui-même ce qu’il en est des attributs traditionnels de Dieu, l’amenant pratiquement à découvrir que cet espace, ici présent (C’est-à-dire au-dessus de vos épaules, à environ 30 cm de ces mots), n’est rien d’autre que le Dieu dont parlent les Evangiles.


De même, la Reconnaissance ne nous convie pas à rechercher un état modifié de conscience par un travail sur le souffle, le chakras ou la kundalinî, mais plutôt à observer ce que nous avons sous les yeux :

« Le système enseigne qu’on atteint le véritable et ultime sujet conscient en menant l’investigation d’une impression de bleu, de plaisir etc. très clairement manifestée à la conscience, jusqu’aux sources de la connaissance : le but dernier de toute prise de conscience déterminée est le repos dans sa propre essence, le Soi. C’est là l’expérience du Je parfait. » (Méditation sur le stances de la Reconnaissance (Ishvarapratyabhijñâvimarshinî I, 1, 5).

En d’autres termes, il suffit de partir de ce qui est donné – ces mains qui tapent sur ce clavier, par exemple – pour remonter jusqu’à la conscience – non moins évidente que le reste, mais habituellement négligée. Elle est le « grand mystère évident », nous dit Abhinavagupta, source et fin de toutes choses.


Voir, en somme, ce à partir de quoi nous voyons, voir cet espace en lequel apparaissent et disparaissent les choses et les êtres. Or, affirme la Reconnaissance, rien n’existe, rien n’apparaît en dehors de cet espace de la conscience. Donc tout dépend de la conscience, de cet espace illimité qui présentement accueille ces mots. Vu que tout dépend ainsi de cette orbe immense, on peut dire qu’elle est le Seigneur. Etre le Seigneur d’une chose, en effet, c’est être celui dont cette chose dépend. Nous sommes donc le Seigneur, en personne. Et nous pouvons le vérifier à chaque instant. Il nous suffit de fermer et d’ouvrir les yeux pour faire apparaître et disparaître le monde :

« Nous offrons nos louanges à ce Seigneur, source du glorieux déploiement de la roue des énergies, à lui qui, en ouvrant et fermant les yeux, fait disparaître et apparaître l’univers » (Stances sur la Vibration Spandakârikâ, I, 1).

La roue des énergies, exlique un commentateur, ce sont les cinq sens et nos facultés mentales, qui sans cesse créent notre monde.
Ce même texte ajoute que cette absence de tout ici, au centre de la roue, n’est nullement obstruée ou voilée par les choses qu’elle accueille :

« A ce en quoi demeure tout ce crée, à ce d’où il émerge, à cela aucun obstacle nulle part puisque, en raison de son essence, rien ne peut le voiler » .(Stances sur la Vibration Spandakârikâ, I, 2).

En effet, si cet espace venait à cesser d’apparaître, plus rien ne pourrait apparaître ! Il ne faut donc pas dire que notre vraie nature est présente en dépit de la profusion des senstations et des pensées, mais bien grâce à elle. C’est en effet cette profusion qui nous montre sans cesse l’absolue pureté de cet espace. Abhinavagupta illustre ce point capital en comparant notre vraie nature à un miroir :

« L’expérience nous apprend qu’un clair miroir reçoit des milliers de formes comme des montagnes, des éléphants, etc. sans que sa nature propre s’en trouve brisée, et ces formes ne cachent pas le miroir comme l’apparence erronée de l’argent cache la nacre ou la vision de deux lunes, la lune unique. Car même si le miroir prend l’aspect de ces formes diverses, on se dit : ce miroir est pur et excellent. »

Ce point est crucial car il nous fait comprendre pourquoi il est inutile de chercher à écarter les formes et les pensées pour découvrir notre vraie nature. De fait, plus un miroir est propre, plus on y voit de formes. De même, c’est la pureté de cet immense espace que nous sommes ici qui rend possible la profusion de choses que nous y découvrons à chaque instant. Dès lors, inutile de s’astreindre à méditer ! Ou plutôt, méditer c’est, à chaque instant, voir que la forme ou la pensée qui s’élèvent, s’élèvent au sein de cet espace, l’embellissant à l’instar du soleil dans le ciel. De sorte que, pratiquement, l’on est plus tenté de fuir le monde, puisqu’à vrai dire on y a jamais été enfermé.


Ainsi le monde, vu du point de vue juste, n’est pas un lien mais, au contraire, une source de libération, dans la mesure où il me rappelle à chaque instant que je ne suis pas une chose parmis d’autres :

« Si les choses en leur totalité apparaissent ‘à l’extérieur’, c’est qu’elle reposent dans le Soi divin » (Méditation sur les stances de la Reconnaissance, I, 5, 10)

Puisque notre vraie nature est Dieu, chaque expérience devient alors un acte de dévotion et une offrande, tant de Dieu au monde, que du monde à Dieu. De fait, tout expérience est Dieu jouant à s’émerveiller de lui-même, dans un acte de création perpétuelle qui est la marque de son incomparable souveraineté. Ces sages sont unanimes : notre essence est émerveillement, miracle sans cesse renouvelé de l’existence et délectation qui dépasse de loin toute œuvre humaine.
Contrairement à d’autre spiritualités non-dualistes, la Reconnaissance goûte la réalité ultime comme on savoure la présence d’une personne, une personne follement amoureuse du monde et des êtres. Souvent, cette relation entre la conscience et le monde, entre Dieu et les créatures, est décrite comme une relation amoureuse et charnelle entre le Dieu Shiva et la Déesse. C’est que le Seigneur n’est nullement indifférent à l’égard du monde. Et c’est bien pourquoi celui qui s’est reconnu comme identique à lui agit spontanément pour faire partager cette vérité à tous, sans distinctions aucunes. Un texte plus tardif ajoute même que ce genre de communication renforce la réalisation de celui qui l’entreprend et appronfondit sa communion avec tous les êtres, qui sont autant de point de vue unique que notre vraie nature a sur elle-même.


Mais n’oublions jamais que c’est à nous-mêmes qu’il revient de décider ce qu’il en est. De plus, c’est une chose de voir, s’en est une autre d’interpréter. Si l’on peut supposer que nombreux sont ceux qui ont vu, on doit aussi prendre acte de l’immense diversité des interprétations de cette Vision. Puisse cette épopée se poursuivre avec vous, cher lecteur !


par David Dubois, professeur de Philosophie. Il a traduit pour la première fois en français Utpaleva (cliquer ici pour acheter le livre).


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