Dieu

Il m’est difficile de croire en Dieu. Surtout en un Dieu orthodoxe tel qu’on Le représente ou, disons, en Dieu tel que Le conçoivent la plupart des gens raisonnables. Voilà pourquoi :

1 – Il est indétectable. Il semble qu’Il soit répandu partout, un peu comme la Gravité ou une sorte de Gaz Sacré. Il est partout en général et nulle part en particulier. Ce qui fait qu’il est difficile de le trouver, de mettre le doigt sur Lui.

2 – De même, il semble qu’Il soit intemporel, répandu à travers toute l’histoire, sans date précise. Ce qui fait qu’il est difficile de le situer dans le temps, de prendre rendez-vous avec Lui.

3 – Et, bien sûr, Il est absolument invisible. Ce qui fait qu’il est beaucoup plus difficile de Le prendre au sérieux, Lui, que les gens et les choses qui m’entourent – difficile de le prendre au sérieux tout court.

4 – Tout ceci renforce la croyance (si ancrée qu’elle va sans dire) qu’Il est pur Esprit et donc sans corps. Et « Il n’a pas de corps » devient si facilement « Il n’est personne » !

5 – « Sans corps » signifie forcément « sans cerveau », et « sans cerveau » signifie généralement « sans mental ». Une conclusion que les sages contemporains comme Ramana, Nisargadatta et D.T. Suzuki (sans parler des psychologues behavioristes J.B. Watson et B.F. Skinner) confirment lorsqu’ils me disent que le problème avec mon mental c’est que je crois en avoir un, ou en être un. A quoi j’ajouterais que Dieu ne va certainement pas s’encombrer d’un fardeau dont je peux moi-même me libérer. Alors, comment puis-je éviter de conclure qu’Il n’a pas plus de mental qu’Il n’a de corps ? Ou peut-être serait-il plus prudent de dire que Son mental, s’il existe, doit être tellement différent du mien qu’on devrait lui donner un autre nom ? Ce qui concrètement suffit pour confirmer Son irréalité, du moins pour moi.

6 – Je trouve aussi difficile de croire en un Dieu impersonnel, si différent de moi qu’Il est inimaginable, que de croire en un Dieu personnel, si semblable à moi qu’Il n’est que trop imaginable et manifestement une projection, un anthropomorphe. Dans les deux cas, je suis agnostique.

7 – Et je trouve aussi difficile de croire en un Dieu sans pitié et sans amour qui, à cet égard du moins, serait inférieur à moi que de croire en un Dieu plein d’amour qui apparemment fait si peu pour alléger les souffrances des innocents. D’une façon ou d’une autre, à nouveau, je suis agnostique.

Eh bien, je ne sais pas ce que vous en pensez, mais voilà les raisons pour lesquelles je doute de l’existence de Dieu. Elles constituent un solide dossier. Est-il surprenant que le monde moderne n’ait que faire de Lui ?

Abandonnant Dieu suis-je alors un incrédule abandonné par Dieu, un athée, même contre mon gré ? Me suis-je vraiment débarrassé de Lui ? Sera-t-Il pour toujours en tête de ma liste de Personnes Disparues ?

Le doute subsiste : peut-être n’est-Il pas du tout comme cela ? Peut-être ce portrait-robot provisoire est-il faux du début à la fin ? Peut-être même m’amène-t-il à découvrir ce qu’Il n’est pas !

Voyons donc. Prenons un par un les sept points responsables de mon agnosticisme et passons-les au crible d’un examen minutieux.

1 – OU EST-IL ?

Un premier fait me vient à l’esprit et c’est un défi : au cours de l’histoire des grandes religions, il s’est trouvé quelques rares hommes et femmes (y compris une pléiade de gens exceptionnellement doués – poètes aussi bien que sages et saints) qui affirment situer Dieu exactement, mettre le doigt sur Lui avec autant de précision qu’ils épingleraient le plus merveilleux des papillons et le plus difficile à attraper. Dans cet immense univers, disent-ils, il n’y a qu’un seul endroit, un point, une porte infinitésimale qui s’ouvre sur le plus vaste des palais où Il nous attend, vous et moi.

Donnons à leur message un peu de précision et d’impact en l’appliquant à notre situation présente. Le lieu qu’ils célèbrent n’est nul autre que celui où votre propre plastron – chemisier, pull-over ou autre – disparaît complètement, le Point Y comme l’indique le dessin ci-dessous. C’est ici, et seulement ici, nous affirment-ils, qu’on peut Le trouver.


Selon les sages, loin d’être le lieu le plus difficile à trouver et à atteindre dans le monde, cette Demeure qui est la Sienne est, au contraire, le lieu le plus facile à trouver et à atteindre !

Mais pour vérifier que c’est bien Sa Demeure, nous avons besoin de savoir quelle est la meilleure heure, le bon moment pour Lui rendre visite et voir si les sages savaient de quoi ils parlaient. Ce qui soulève la question :

2 – QUAND EST-IL CHEZ LUI ?

En fait, ces sages sont d’accord non seulement sur l’endroit précis, mais également sur le moment précis où vous pouvez Le trouver. Voici ce qu’ils disent : dans tout le vaste espace de temps de l’univers, il n’y a qu’un seul moment où vous pouvez Le trouver chez Lui prêt à vous accueillir.


Et quand est-ce ?

Regardez simplement votre montre-bracelet. Elle vous indique l’heure exacte de votre rendez-vous avec Lui. A tout autre moment, Il est sorti. Les sages vont même plus loin. Ils affirment que Lui seul est exactement ici, exactement maintenant, au point Y, Lui seul est avec vous et présent aux deux sens du terme. Tous les autres et tout le reste, y compris évidemment la scène représentée sur notre dessin, sont autant de X qui traînent là dehors. Et tout ce qui est là dehors est aussi dans le passé – ne serait-ce que parce que la lumière qui vous permet de le voir met un certain temps à arriver jusqu’à vous au point Y.

Voyez à nouveau comme notre portrait-robot est radicalement inversé. Celui qui était considéré comme le Fugitif Spatio-temporel par excellence, impossible à rattraper, s’avère être le plus proche, le Seul, l’Unique qui ne s’en va jamais ! Le Seul, l’Unique dont vous ne pouvez jamais vous débarrasser ! Du moins c’est ce qu’ils affirment. A présent, nous devons vérifier nous-mêmes s’ils disent la vérité, tout simplement en regardant pour voir ce qui se présente au point Y.

3 – EST-IL VISIBLE ?

Voici à nouveau notre dessin, avec quelques détails complémentaires.


On pourrait l’appeler notre plan, le plan de notre voyage de 30cm de X à Y, un voyage qui n’est pas tant une excursion qu’une incursion. C’est le voyage de votre vie, le plus réel et le plus décisif que vous ayez jamais entrepris, et vous l’effectuez en faisant passer votre attention de ce que vous regardez à ce à partir de quoi vous regardez, de ces mots imprimés et de cette lettre X à ce qui les enregistre en ce moment en Y – le Y non imprimable sur la transparence que vous voyez, bien sûr, et non le Y imprimé sur mon obscure tentative de dessiner ce que vous voyez.

S’il vous plaît, désignez ce point du doigt, pendant un moment.

Vous désignez à présent la Porte qui, comme celle du garage de votre maison, s’ouvre fort commodément grâce à votre Télécommande, c’est-à-dire votre index qui pointe vers vous, comme l’indique le dessin.

Sur l’évidence présente, regardez ce qui est désigné, ce qui est le plus central en vous, votre demeure, le lieu d’où vous venez. Non pas le lieu à partir duquel vous pensez, imaginez, croyez ou sentez que vous regardez, mais celui que vous voyez. Prenez votre temps, et lentement, lentement, lentement, avec la plus grande attention, voyez si la Porte Y ne s’ouvre pas automatiquement tout grand pour révéler Ce Qui est :

§ Sans limites, explosé dans toutes les directions, à l’infini,
§ Transparent, immaculé, vide,
§ Pas vide pour le vide, mais vide pour se remplir de tout ce qui se présente à l’instant, comme le montre maladroitement mon croquis,
§ Le Réceptacle immuable et donc intemporel et impérissable de toutes les choses périssables, les enfants de l’éternel Terrain de Jeu du Temps,
§ Tout à l’heure, au volant de votre voiture, l’Immuable qui meut les paysages et les ciels.

S’il vous plaît, continuez à désigner Ce Qui regarde.

Maintenant, ayant franchi cette Porte toute proche et toute petite mais merveilleuse, si vous voyez clairement Celui Qui est (en résumé) Infini, Vide, Plein, Immortel et Qui en vous est largement, largement, largement éveillé à Lui-Même en tant que tout ceci – eh bien vous savez alors que vous L’avez trouvé, Lui, l’Un et l’Unique, en votre cœur même !

« Vous avez le droit de parler de Dieu », dit Ramakrishna, « seulement après L’avoir vu ». Si vous avez poursuivi assez attentivement l’investigation précédente, dans un esprit assez curieux, et découvert avec certitude les caractéristiques que je vous ai demandées de rechercher, vous avez gagné ce droit. En outre, sachant exactement où, quand et comment Le chercher, et que chercher, vous pouvez désormais Le voir à volonté en votre Centre même, à votre Source. Et plus encore, vous pouvez voir à volonté que Lui seul est toujours à portée de la main, Lui seul est visiblement présent lorsque vous avez le plus besoin de Lui et de personne d’autre. Lui seul !

Je maintiens que cette vision du Parfait en votre centre est instantanée et que c’est la vision parfaite, que Le voir c’est Le voir immédiatement et tel qu’Il est, que vous ne pouvez pas avoir une vision brouillée ou partielle de votre Origine. En contraste total avec ce qui se passe quand vous regardez Ses produits ! Prenez, par exemple, vos mains, l’une qui tient ce livre et l’autre qui désigne le lecteur. Même si vous examinez cette scène longtemps et avec le plus grand soin – les dessins, les textures et couleurs infiniment complexes de ces objets familiers – la plupart des détails vous échappent et vous oubliez rapidement ceux que vous avez enregistrés. De plus, vous ne pouvez pas voir la hiérarchie des petites choses qui composent ces objets et des grandes choses dont ils dépendent et sans lesquelles ils ne sont même pas une surface, ils ne sont rien du tout. Alors je dis : les choses sont trop complexes, trop dispersées dans l’espace et le temps, trop absentes pour être vraiment vues. Au mieux, on ne peut que les apercevoir. Seul Dieu qui est Non-chose est parfaitement simple et totalement présent et donc peut être vu parfaitement, vu tout court. Et qui peut Le voir sinon Lui-Même ?

Oui, Le voir c’est être Lui. Telle est la générosité, la gracieuse hospitalité du Roi des Rois qu’Il offre à Ses hôtes Son propre Œil, l’Œil qui Le voit Lui et toutes les choses qui sont en Lui, et qui les illumine. Regardez maintenant, vous qui avez fait ce saut plus qu’olympique de X à Y, regardez à nouveau ce à partir de quoi vous regardez, ce qui enregistre ces mots imprimés. Au point Y vous avez ouvert l’Œil qui se voit lui-même comme unique, plus vaste que le vaste monde et doué du pouvoir divin de le détruire et le recréer. (Les gens vous diront que vous ne faites que fermer et ouvrir deux petits trous minuscules dans une tête très humaine. Mais vous savez mieux qu’eux. Ils sont bien trop loin, là dehors, pour voir ce qui se passe ici.)

Bref, loin d’être invisible, Lui seul est parfaitement visible, grâce à Son Œil dont Il nous fait le superbe cadeau ! Alors, que reste-t-il de notre précieux portrait-robot ?
Néanmoins, la question se pose : cette claire vision de Lui en tant que Non-chose signifie-t-elle qu’Il est totalement désincarné, éthéré, emporté par le vent ? J’avoue que je ne suis pas près de prendre à bord (surtout pas comme mon pilote) une Brise – si rafraîchissante et puissante soit-elle.

4 – A-T-IL UN CORPS ?

Se peut-il qu’ici, enfin, notre portrait-robot soit exact ? Qui, je me le demande, à part un sauvage, un psychotique ou un dévot lamentablement superstitieux, pourrait prétendre le transvaser, Lui qui est 100% pur Esprit, dans un quelconque récipient ou moule ?
Une fois de plus, voyons.

Peut-être serait-ce une bonne idée de commencer par vous, mon lecteur, qui êtes fait à l’image de Dieu et pourriez donc me fournir un indice quant à Son incarnation ou absence d’incarnation. Rendons-nous à l’évidence que sans les autres humains, votre corps n’est pas un corps humain. Que les enfants sauvages élevés par des animaux ne sont pas humains. Que sans les corps vivants qui le constituent, votre corps n’est pas vivant. Et que sans les corps astronomiques au milieu desquels il vit, il est bon à jeter : vous pourriez survivre à l’amputation de vos quatre membres et bien plus, mais combien de temps pourriez-vous survivre à l’amputation de votre soleil ? En fait, lorsque pris en flagrant délit vous plaidez : « Je suis seulement humain, après tout », c’est le plus grand mensonge, le mensonge de votre vie, que vous êtes en train de proférer. Interrogez-vous, cherchez ce dont vous avez besoin pour être ce que vous êtes, et dîtes-moi de quel niveau astronomique, terrestre, humain et infra humain (y compris leurs habitants) vous pouvez vous passer. Quel est le véritable Corps de tous les corps qui composent cet univers étroitement et merveilleusement entrelacé dans lequel nous vivons tous en étroite connexion, où tout dépend de et conditionne tout le reste ? Quel est-il donc, sinon – l’Univers – et rien de moins ! Vous n’existez pas tant que vous n’êtes pas Tout, l’Ensemble des choses, le Corps unique, strictement indivisible, qui est votre véritable Corps – évidemment pas dans votre dimension humaine, mais en union avec l’Un que vous êtes réellement au Centre et à la Circonférence. En d’autres termes, il n’y a qu’un seul Corps dont tous les autres corps ne sont que des membres, ou plutôt des organes et organelles. Et en affirmant (à juste titre et explicitement) que vous êtes incarné, vous affirmez (à juste titre et implicitement) que vous êtes Lui. Imaginez simplement comment, si vous savouriez continuellement ce fait (qui est la base même de la science), votre vie dans le monde pourrait être transformée – et devenir votre vie en tant que le monde !
Oui ! Pour la quatrième fois notre portrait-robot a été inversé. Nous demandions s’Il était un corps. La réponse est Non ! Jamais de la vie ! Il est Le Corps ! La Non-chose est Toutes choses. Et si vous me dîtes que ce Corps est trop moribond et trop souillé pour être Le Sien, je vous renverrai à la mouche légendaire qui, crapahutant sur un Rembrandt, éprouvait une grande répulsion à la vue de ces grandes taches de couleur sale – jusqu’au moment où, s’étant envolée, elle aperçut le tableau tout entier.

Mais la question demeure : à quoi bon, à quoi sert ce Chef d’œuvre de Corps Colossal s’il n’a pas de mental, pas de Mental propre ?

5 – A-T-IL UN MENTAL ?

Commençons par jeter un rapide coup d’œil sur ce que nous appelons votre mental. Une fois encore, c’est vous qui allez nous introduire à Vous.

Vous et moi savons à quel point nous sommes inévitablement « étroits d’esprit », comment nos expériences ne sont que des fragments infimes de toutes les expériences possibles. Mais au lieu de considérer cette « étroitesse » comme un passif déplorable, essayons de l’envisager comme un actif bienvenu, une nécessité. Car, je vous le demande, comment pourriez-vous être vous et vivre votre vie avec un mental personnel si vous étiez constamment envahi par ce qui se passe dans mon mental et dans tous les autres ? N’y a-t-il pas là un immense bagage mental que vous ne souhaitez pas connaître, que vous souhaitez ne pas connaître, que vous ne pouvez pas vous permettre de connaître ?

Evidemment oui, je suis sûr que vous êtes d’accord. Mais cela ne veut pas dire que le vaste monde des activités mentales vous soit fermé, que vous ne puissiez y puiser si nécessaire.

Songez aux faits établis et vérifiés que sont les P E S (Perceptions Extra Sensorielles) – télépathie, clairvoyance, prémonition, souvenirs des vies antérieures, etc. – sans parler de notre sensibilité ordinaire aux états d’âme des gens et à l’ambiance des lieux. Songez également aux dispositions de certains saints. Les fidèles du Curé d’Ars, ce fou de Dieu, n’avaient pas besoin de lui dire ce qui se passait dans leur tête et dans leur vie : il en savait assez pour remplir merveilleusement son rôle. Bien d’autres saints et sages étaient également grand ouverts sur le plan mental. Alors, je vous le demande : que nous indiquent clairement tous ces phénomènes « paranormaux » ? Ne nous indiquent-t-ils pas l’existence d’Un Mental Unique qui va de pair avec ce Corps Unique ? Un Réservoir de connaissances sans fond où nous pouvons tous puiser si besoin est ? Et (ce qui est également important) dont nous pouvons fermer le robinet quand nous n’en avons pas besoin ?

La vérité, c’est que nous sommes tous branchés sur la Conduite Principale. Chacun de nous, plus ou moins bien raccordé, est équipé d’une Valve qui laisse passer autant d’informations provenant du Réservoir Principal que nous pouvons traiter d’instant en instant.

En fait, tout comme nous avons découvert qu’en fin de compte il n’y a qu’Un Seul Corps, nous découvrons qu’il n’y a qu’Un Seul Mental, et qu’ensemble (parfaitement distincts et cependant parfaitement unis) ils constituent le Corps-Mental de l’UN que nous sommes vraiment, vraiment, vous et moi, au Centre et à la Circonférence. Pour sceller cette conclusion vitale, je vous suggère de la vérifier, en observant comment votre vision de l’UN vous ouvre de plus en plus au Multiple, à tout ce que vous avez besoin de savoir sur Eux, et comme elle règle automatiquement votre valve selon les besoins. A vous de voir !

En attendant, il semble assurément que loin de ne pas avoir de Mental (comme le suggérait notre portrait robot), l’UN a un Mental merveilleusement plein et qu’il est, en fait, le seul et unique Mental qu’il y ait jamais eu ou qu’il y aura jamais, le seul et unique Mental strictement indivisible. Mais si j’ajoute que, comme la totalité de votre mental est le Mental du Tout, vous avez l’accès direct aux pensées de Dieu, il y a des chances que vous soyez remplis de doute et quelque peu choqués. « J’ai peut-être un QI élevé », direz-vous, « mais certainement pas aussi élevé que cela ! »

Eh bien, voyons si vous réussissez le test QD (Quotient Divin) suivant :

Entre toutes les preuves accumulées qui montrent que vous avez bien enfilé vos baskets et sauté en Dieu (comme le recommande Eckart), il y en a une qui est primordiale. Elle commence par une question : Pourquoi y a-t-il quoi que ce soit ? Pourquoi y a-t-il ne serait-ce qu’un frémissement, un bruissement de conscience, ou le moindre grain, le moindre atome de matière ? Pourquoi n’y a-t-il pas tout simplement rien du tout ? Etes-vous étonné(e), ravi(e), ébloui(e) par le surgissement miraculeux (non, impossible !) de l’UN auto-créé à partir du chaos primordial et de la nuit la plus noire, sans aucune aide et sans aucune raison, se hissant Lui-même dans l’existence par la force de Ses poignets inexistants ? Si oui, je peux vous assurer que c’est vous en tant que Lui, et certainement pas en tant que Jeanne ou Henri ou qui que ce soit, qui êtes stupéfait(e), rempli(e) d’admiration, qui sautez de joie dans la Joie très spéciale née de ce très spécial et perpétuel Miracle. Le Miracle impossible de Son auto-création, après quoi la création de milliards d’univers, tous florissants, n’est rien d’extraordinaire – une simple routine !

Mais la splendeur ineffable et le mystère de l’UN Auto-créé pourrait nous donner l’impression qu’il s’agit de Quelque Chose de redoutable plutôt que de Quelqu’un d’accueillant, d’un Machin étranger plutôt que d’une Personne accessible. Ce qui amène la question :

6 – DIEU EST-IL UNE PERSONNE ?

Assurément, Son immensité, Sa pureté, Sa capacité d’inclure absolument tout, Son intemporalité génératrice du temps, Son immobilité génératrice de tous mouvements, Ses pouvoirs créateur et destructeur, et surtout Son don précieux d’auto-création – assurément cette liste est si impressionnante que nous sommes obligés de Le considérer comme Superpersonnel ou Impersonnel plutôt que comme une personne dans le sens ou Mme Smith ou M. Jones sont des personnes. Ou bien ces caractéristiques sont-elles celles d’un Etre que, malgré toute cette splendeur, vous pouvez appeler votre Ami, à qui vous pouvez vous confier, avec qui vous pouvez plaisanter, à qui vous pouvez demander de l’aide et qui peut vous l’apporter, à qui vous pouvez ouvrir votre cœur, demander pardon, sur qui vous pouvez vous reposer et que vous pouvez tant aimer que votre souhait le plus cher est de vous perdre en Lui ?

Arrêtons-nous un instant pour examiner ce que nous entendons par personne. Dans la vie courante, comme en grammaire, nous distinguons trois sortes de personnes. Cet ami là-bas, en tant que tel, est une troisième personne. Vous qui êtes en face de moi, en tant que telle, vous êtes une seconde personne. Moi, celui ou celle qui est ici et qui vous enregistre tous les deux, je suis la Première Personne. En tant que telle, je fonctionne à partir de, je suis centré(e) sur, je coïncide avec le point Y de notre dessin. Ainsi je dis : là-bas il est, en face de moi vous êtes (ou tu es), ici Je Suis.

Ce Je SUIS, cette Première Personne, est toujours et uniquement au Singulier et en réalité il n’y pas de Première Personne au pluriel. A proprement parler, bien que socialement indispensable, le mot NOUS est un piège et un bandeau aveuglant, le plus puissant et le plus intoxicant des hallucinogènes. Prenez par exemple l’affirmation suivante : « nous goûtons le vin. » Ceci suggère que vous et moi (en tant que tels) faisons exactement la même chose, ce qui est totalement faux. Ce qui se passe en réalité, c’est que le vin dans ce verre là-bas disparaît dans un trou bordé de lèvres et de dents autour du point X où il n’a aucun goût, alors que le vin qui est dans ce verre ici disparaît dans un Abîme sans lèvres et sans dents au point Y où son goût est révélé dans toute sa saveur. Et si vous invitiez tous les buveurs de vin aux lèvres humides que contient le monde, vous seriez toujours encore le seul Goûteur Sans Lèvres, le Y solitaire parmi tous ces X. En tant que Première Personne du Singulier, vous êtes à la fois singulière (spéciale) et singulière (unique). Et votre vin est doublement sacré car il ne célèbre pas seulement, mais il scelle votre union avec l’UN, l’Unique.

En réalité, comme le faisait remarquer Maître Eckart, seul Dieu a le droit de dire Je. Et quand je le fais, c’est grâce à mon union avec Lui qui est l’Unique Première Personne du Singulier du Présent. Et quand je présume que vous et les autres êtes des personnes également, je reconnais implicitement que votre nature de personne est la Sienne, qu’Il vous la prête, que vous êtes en quelque sorte franchisé. Sans Lui, nous sommes tous des non-personnes, séparés les uns des autres, étrangers, solitaires et effrayés. George Macdonald avait tellement raison lorsqu’il disait que « c’est seulement en Dieu que l’homme peut rencontrer l’homme ».

Nous nous demandions si Dieu est une personne. La réponse est Non ! Il est LA Personne. Il est la Première et la Dernière et la Seule Personne qui ait jamais été, qui est et sera jamais. Ainsi, la seule façon d’être une personne, c’est d’être Lui. Une fois de plus, en affirmant que si Mme Smith et M. Jones sont des personnes il n’est pas du tout certain que Dieu en soit une, notre portrait-robot ne pouvait pas se tromper davantage !

Autre question. En admettant que Dieu soit La Personne, est-Il le genre de personne avec qui vous pouvez être à la fois en compagnie et uni(e) ? Pouvez-vous Le chérir comme étant plus Vous que vous-même, et pourtant essentiellement autre que vous ?

Continuez à enfiler vos baskets et à faire ce saut de 30cm, de X à Y, dans Sa Joie, et voyez comment se développe votre relation avec Lui. Vous pouvez avoir une idée de ce qu’elle sera en lisant la vie des saints. Vous y trouverez des hommes et des femmes qui bavardent avec Dieu plus librement et plus fréquemment qu’avec les gens autour d’eux. Paradoxalement (et à ce niveau tout est paradoxe) plus leur union avec Lui est étroite, plus Il apparaît comme l’Adorable Confident, le véritable Ami de Cœur. Mais ne nous croyez pas, ni eux, ni moi. Vérifiez vous-même. Pratiquez, pratiquez, pratiquez le saut dans la joie – la joie maintenant, pas la joie future – le saut dans Sa Joie, et voyez vous-même.

Mais certainement, cette joie ne serait complète que si elle était aussi amour, amour sautant par amour dans Son Amour. Alors je pose la question :

7 – EST-IL AMOUR ?

Est-Il froid ou est-Il aimant ? Ou (merveille des merveilles !) est-Il la Puissance et la Gloire derrière le monde, le Sauveur du monde, l’amour qui meurt afin que vous et moi puissions vivre ? Nos ancêtres évangélisateurs avaient-ils raison après tout ?

Pour régler cette dernière et brûlante question, prenons la peine de bien regarder ce qui se passe là dehors, dans cette région humaine des multiples X, et comparez-le ensuite avec ce qui se passe ici en Y, en ce centre qui n’est nul autre que le propre Centre de Dieu, Son unique demeure.

Il nous suffit de jeter un coup d’œil pour voir que l’AFFRONTEMENT est le jeu principal, inévitable et brutal, que nous jouons, nous les humains. Et nous n’avons qu’à écouter pour nous entendre nous-même confirmer sans cesse que nous sommes FACE A FACE les uns avec les autres, c’est-à-dire dans une situation symétrique, chacun prêt à se heurter de front avec son semblable. Et évidemment, nous nous comportons en conséquence. Opposés par nature, nous sommes coincés dans cette situation. Comme le dit ce proverbe : si ça a l’air d’un canard et fait coin-coin comme un canard, c’est un canard. De même ce dont nous avons l’air, la façon dont nous parlons et agissons, c’est certainement ce que nous sommes.

NOUS sommes ainsi. Nous, les soi-disant premières personnes du pluriel, sommes inévitablement et manifestement construites pour l’affrontement. Mais pas la Première Personne du Singulier. Je n’ai qu’à regarder pour voir que je suis construit sur un tout autre modèle et dans un tout autre but. Et que jamais, ne serait-ce qu’un millième de seconde, je n’ai affronté aucune créature.

Ma femme Catherine vient d’entrer dans la pièce où je suis en train d’écrire cet essai. Son cher et familier visage qui est là-bas dans toute sa réalité et son infinie complexité apparaît dans mon absence de visage, dans la Simplicité et l’Ouverture Eveillée de l’UN, CELUI qui l’accueille ici.

CELUI-CI fait quelque chose que le mari de Catherine ne pourrait jamais faire, c’est-à-dire disparaître en sa faveur, sans laisser de trace. En réalité, mourir pour elle ! Je dis mourir, mais en fait cette mort divine et immédiate est infiniment plus profonde et plus implacable que la mort humaine qui attend Douglas Harding. Il sera bientôt réduit à 90 kilos de matière putrescible dont les pompes funèbres devront se débarrasser d’une façon ou d’une autre. Alors que Dieu, libre de toute matière et irréductible, a déjà disparu. Il ne reste pas même un quark de Lui pour barrer le passage à Catherine. En tant que la Non-chose qui exclut tout, ou le Tout qui n’exclut rien, de toute façon la Première Personne du Singulier met fin à l’Affrontement.

Autrement dit, seul Dieu est construit pour l’amour. L’amour don de soi est Sa spécialité. Il est l’Unique, le Seul capable de donner délibérément Sa vie, Son existence même pour vous et pour moi. Et maintenant que j’en fais autant et que je vois que je disparais en faveur de Catherine, c’est parce que, par Sa grâce, je suis uni à l’Un, l’Unique qui est assez grand et assez humble pour être capable d’un acte d’amour aussi parfait.

Et le plus drôle c’est que dans mon portrait robot préliminaire je L’avais représenté comme on-ne-peut-plus-indifférent ou du moins insensible à notre égard !

Voilà donc pour la réévaluation à sept volets du sens de ce mot : DIEU, si galvaudé et si mal compris, la redécouverte de ce qu’Il est réellement, dès que nous acceptons Son invitation pressante à Lui rendre visite et Le voir par nous-mêmes.

Loin d’être dispersé partout et difficile à situer, Il se révèle le plus proche et le plus cher, ici même et en cet instant précis, l’Intimité même. Loin d’être invisible, Lui seul est toujours merveilleusement manifeste et il est impossible d’avoir une vision partielle, obscure ou déformée de Sa Simplicité Absolue. Loin d’être détaché des contingences de ce monde, distant et désincarné, Lui seul est totalement incarné, Il est l’Achèvement, le Tout et la Guérison de chacun de nous. Loin d’être dénué de mental, Il est le Mental Unique, la Source sur laquelle nous sommes tous branchés, et outre Son incroyable savoir-faire, il y a Son « impossible Savoir-Etre ». Loin d’être une personne imaginaire comme le Père Noël, ou une personne du genre Mme Smith, Il est la véritable Première Personne du Singulier – oh ! combien singulière ! – et être une personne c’est être Lui. Enfin, loin d’être indifférent à nos détresses, Il est Celui qui descend du très haut jusqu’au bas-fond de Son monde, qui devient Rien et meurt de la mort la plus totale pour nous tous. Sa réponse paradoxale mais parfaite à la question qui tourmente notre vie – être ou ne pas être ? – c’est : être et ne pas être. Qui perd sa vie la sauve.

En résumé, Celui en lequel je ne pouvais pas croire est devenu le seul en qui je peux vraiment croire. C’est le bonhomme que je croyais être qui est devenu incroyable à côté de Lui. Et ce ne sont pas seulement les découvertes de cette Investigation mais sa paternité qui est inversée. Ce qui a commencé avec un Dieu douteux décrit par un indubitable D.E. Harding se termine avec un D.E. Harding douteux vu par l’indubitable Dieu !

Néanmoins, les bras et les mains de cet être humain douteux et accessoire sont indispensables pour mener à bien Son œuvre dans le monde, le monde fabuleux que ces bras grands ouverts embrassent dans sa multiple totalité.

 

Douglas Harding

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