Je suis incarné

Je suis dans le corps, je suis ce corps, je suis incarné, je suis personnifié. Je suis emprisonné ou enseveli dans ce corps – existe-t-il une croyance plus naturellement et universellement admise que celle-ci, sous l'une ou l'autre des nombreuses formes qu'elle revêt ? Ainsi que son corollaire, également considéré comme un fait établi, selon lequel, à ma naissance, j'ai été en quelque sorte enfermé dans cette chose, qu'au cours de ma vie je suis rarement ou jamais libéré sur parole, et qu'à ma mort je pourrai enfin m'évader ? Quitte, selon certains à être appréhendé à nouveau, condamné à une autre vie et transféré dans un autre lieu de détention ?

Voici un des mensonges qui régissent notre vie. Nous allons examiner ce mythe de l'incarnation, de la personnification : nous allons voir comme il est absurde et pourtant trompeur, comme nous nous y cramponnons obstinément malgré son effet manifestement paralysant, comme nous en sommes dépendants. Et comme il est facile (si facile que c'en est comique !) de ne pas se laisser duper, de dénoncer son caractère extravagant et invraisemblable, pour peu que l'on ait le courage de l'examiner d'un peu plus près.

Ramana Maharshi nous rappelle la nécessité et l'urgence de notre tâche en nous assurant que "identifier le Soi au corps est le véritable esclavage", que "je suis le corps est la cause de tout mal" et que lorsque cette conviction disparaît, "c'est la Réalisation". Et nous avons également l'avertissement de Rumi qui nous exhorte à remettre en question nos hypothèses habituelles et à repartir à zéro, dans une optique nouvelle : "Ce corps est une grande illusion, une grande supercherie".

Mais les conseils que nous ont prodigués les sages au cours des siècles n'ont guère réussi à ramener notre espèce à la raison. Il est grand temps de cesser de nous contenter de simples déclarations sur ce sujet et de commencer à regarder plutôt les faits en face : des faits évidents incontestables.

Pour commencer, considérons cette idée de personne – mise – en – capsule avec autant de sérieux que possible. Et voyez comme elle est bizarre, comme elle est invraisemblable. Que l'on compare la capsule à une caisse d'emballage, à une tombe, à une prison, à une maison, à une caravane, à une tente ou à une coquille, sa forme changeante, son agilité et son mode de subsistance sont assez étranges : mais de loin pas aussi étranges que le mode de vie de son habitant. Il semble que le locataire soit exactement de la même taille et de la même forme que la maison et qu'il ne soit pas du tout ballotté à l'intérieur tel un petit pois dans une grande cosse. Il semble qu'il soit si volumineux – ou alors que son habitant soit si étriqué – qu'il occupe toutes les pièces et tous les couloirs en même temps, sans qu'il y ait un pouce de trop : un exemple choquant de conditions de vie misérables. Allons ! essayons de découvrir ce que signifie la notion : nous sommes dans ce corps. Voulons-nous dire par là que dans cette noble demeure à quatre ailes, deux fenêtres et au toit de chaume réside un seigneur qui remplit complètement le manoir et épouse parfaitement sa forme, un peu comme le thé qu'il boit (par la porte d'entrée ?) remplit complètement la théière et épouse parfaitement sa forme ? Un propriétaire qui a la forme de sa maison ? Un logement bien collant, en vérité, et qui me rappelle ces jeunes gens dont les blue-jeans sont si serrés qu'ils (les jeans) ressemblent à la peau bleue de Lord Krishna – ce qui nous rappelle par ricochet que Krishna s'est révélé être l'Univers entier, et certainement pas réduit à cette minuscule portion de lui-même qu'a vue Arjuna.

Et maintenant, oublions cette idée tragi-comique d'emprisonnement, et observons ce qui se passe réellement en ce moment.
Regardez cette main qui tient cette revue.
Etes-vous à l'intérieur de cette chose ?
Si oui, je suis curieux de savoir comment c'est là-dedans. Etroit, noir comme dans un four, chaud, trempé, si plein à craquer qu'il n'y a pas moyen s'y introduire le moindre vaisseau sanguin, le moindre corpuscule, sans parler d'un chat ?Supposez que vous venez de prendre conscience pour la première fois, à l'instant même, ou que vous venez d'avoir une crise d'amnésie totale – qu'est-ce qui peut bien vous indiquer alors, sur l'évidence présente, que vous êtes à l'intérieur de cette main et de ce poignet et non à l'intérieur de ce bracelet montre, de cette manche et de cette revue ?

Regardons la peau de cette main. De quel côté de cette peau êtes-vous ? Toujours sur l'évidence présente, êtes-vous caché sous cette surface ou en liberté au-dessus d'elle ? Etes-vous contenu en elle, ou est-ce elle – ainsi que la montre, la manche et la revue, les meubles de la pièce, le monde à l'extérieur de la fenêtre – qui sont tous contenus en vous?

Regardez dehors, ce vaste ciel et ces nuages et ces arbres, et regardez ensuite ces pieds et ces bras et ce tronc – et dites si vous êtes exclus de cette vastitude là-bas et enfermé dans cette petitesse ici. Le "Pali Canon" parle de deux sortes de personnes : celles "qui vivent dans un petit quelque chose de dur", et celles "qui vivent dans l'immensité". De quelle sorte faites-vous partie, selon votre propre expérience, votre perception immédiate de moment présent ? La première sorte n'est-elle pas non seulement imaginaire, pas même digne d'un sujet de conte de fée ou de science fiction ? A classer dans la même catégorie que ces cornes de lapin et ces poils de tortue dont parlent les textes bouddhistes ? En termes clairs, pures balivernes ?

Tout le problème peut se résumer en une seule question : où sont vos limites ? Il y a une tradition selon laquelle Jésus a dit : "un homme qui se voit seulement de l'extérieur et non de l'intérieur s'enferme dans quelque chose de très petit". Au lieu d'essayer de vous glisser dans cette main qui est là, je vous en prie, montez là où se situe votre place véritable, au Centre même de votre monde, à ce Poste d'Observation ou Point de Vue d'où vous êtes en train d'apercevoir cette main, et observez comme ce Point (quel Point ?) explose pour englober la totalité de ce monde, des boutons de votre chemise jusqu'au ciel. Voici la bombe silencieuse et invisible à côté de laquelle l'explosion d'Hiroshima ressemble à une bouffée de fumée de cigarette. C'est que, loin d'être contenu dans ce minuscule fragment du monde que vous appelez votre corps humain, vous n'êtes pas même contenu dans votre corps-monde, mais vous êtes l'Incontenable !

Comment diable a bien pu naître cette idée sauvage qu'aucun animal sauvage n'est assez bête pour imaginer, cette hallucination spécifiquement humaine qui veut que l'Observateur soit mystérieusement pris au piège et enchâssé dans un petit morceau de ce qui est observé ? Comment se peut-il que l'enfant qui "grandit" (sic !) soit réduit, presque du jour au lendemain, de la dimension cosmique à une dimension humaine ? La réponse est que l'enfant attrape des "grandes" personnes (re-sic !) la maladie de l'ex-centricité progressive – qui consiste à être de plus en plus à côté de soi-même (ce qui, bien sûr, signifie : fou) – cette maladie dont les victimes, comme dans la danse de Saint Guy, sautent hors d'elles-mêmes et se retournent dans les airs pour se regarder elles-mêmes. Quelle contorsion extravagante : pas étonnant que certains malades semblent définitivement tordus ! Cela nous amène à superposer ce à quoi nous ressemblons vus de là-bas à ce que nous sommes ici – ce qui est une erreur d'observation, une erreur scientifique, une mauvaise philosophie, une mauvaise religion, une mauvaise conception de la vie, et qui contribue certainement à une mauvaise utilisation de notre corps. Même le simple bon sens rejette le faux raisonnement qui veut faire croire que les autres sont en mesure de voir le vous que vous voyez. Et (d'une manière plus générale) la science moderne refuse le faux raisonnement qui consiste à dire que les choses restent les mêmes quel que soit l'endroit d'où on les voit. Einstein a réglé son compte à cette théorie là, comme l'avait fait l'évêque Berkleley avant lui.

Les gens, nous dit Rumi, inventent des stratagèmes pour enfermer le Roi dans un verre. Cette petite phrase "JE SUIS DANS LE CORPS" devrait suffire à vendre la mèche – comme si JE SUIS pouvait être enfermé dans un corps, quel qu'il soit, si vaste soit-il !

Le plus drôle, c'est que nous sommes bien conscients (en tous cas une partie de notre esprit l'est) que notre véritable corps ne s'arrête pas à notre peau, mais que, pour qu'il fonctionne tant soit peu, il doit être à la dimension du monde. (Nous acceptons ceci en théorie et le rejetons en pratique, nous l'appliquons aux autres et pas à nous-mêmes – car nous avons une faculté illimitée de tenir des raisonnements qui s'accommodent de contradictions flagrantes).

Ma Terre, contrairement à ma main, est un organe indispensable à ma vie; et mon Système Solaire est au moins aussi vital pour moi que mes systèmes respiratoire ou digestif. Je peux survivre à une transplantation cardiaque et pulmonaire, mais certainement pas à une transplantation galactique. Je pourrais me passer pendant des années d'une grande partie de mon corps terrestre, mais pendant combien de temps pourrais-je me passer de mon corps céleste ? Et, d'une manière générale, c'est un lieu commun de la pensée moderne que toutes les choses sont interdépendantes de multiples façons et se conditionnent mutuellement, à tel point que l'Univers est absolument indivisible, un véritable Tout organique : en vérité, le seul véritable TOUT

Si je suis tant soit peu incarné (et dans un sens je le suis certainement) alors mon incarnation n'est rien moins que cet Univers, et je suis très injuste envers moi-même si je me contente de moins.

Mais, me direz-vous, "quelle importance cela a-t-il que l'on m'ait enseigné à considérer ce minuscule fragment de l'Univers comme mon corps et tout le reste comme son environnement ? C'est une hypothèse assez inoffensive et qui a son utilité – une invention de la société bien pratique sinon indispensable. Et après tout, ça fonctionne assez bien."

Je réponds : "Au contraire, cela fonctionne très mal, ce n'est pas pratique du tout et c'est nuisible au plus haut point. C'est nuisible non pas tant parce que le fait qu'on vous ait rétréci des dimensions cosmiques aux dimensions humaines est mauvais pour vous (bien pire qu'un collapsus pulmonaire !), mais parce que c'est impossible pour vous – un jeu, une comédie, un mensonge. Et il est malsain de vivre à partir d'un mensonge. Je vais citer simplement six des conséquences – certaines cachées, d'autres non déguisées, toutes malsaines – de cette comédie spécifiquement humaine :

  1. Vous vous voyez vous-même comme une chose, dressée contre toutes les autres choses, ce qui signifie que vous redoutez constamment d'être blessé ou détruit.
  2. Au fond de vous même, vous n'avez jamais accepté d'avoir été si cruellement et si radicalement rétréci – quelle humiliation, quelle déchéance ! – et vous en voulez toute votre vie à cet ordre de choses qui vous a imposé cela. Et cela engendre toutes les formes d'agressivité possibles.
  3. Appauvri et souffrant de cet appauvrissement, de la perte de votre richesse infinie (petit enfant, vous possédiez le monde), vous ne pouvez vous empêcher d'accumuler autant de reliques et de souvenirs de votre état passé que vous le pouvez. C'est l'avidité qui vous motive plutôt que la nécessité, et elle est insatiable.
  4. Ayant contracté le mal social "d'ex-centricité" – le fait d'être à côté de vous-même – (à une distance réglementaire d'un ou deux mètres) – vous vivez la vie d'une personne déplacée : une personne dont les handicaps risquent d'être une timidité morbide pouvant aller jusqu'à un trac paralysant, ou bien une attitude de frime pour impressionner les gens, ou une raideur et une maladresse qui entravent votre souplesse naturelle, et un comportement artificiel qui tue votre spontanéité naturelle. Car, aussi curieux que cela puisse paraître, le fait de vous ensevelir dans votre corps, c'est vous éloigner de lui et mal vous en servir. Regardez le chat : avec quelle élégance et quelle souplesse il marche, saute, s'étire et joue. Son secret, c'est que, n'ayant jamais entendu parler d'incarnation, il ne s'impose aucune limite, aucune restriction féline, il n'est pas enfermé dans le concept : chat, il est grand ouvert. Et il en est ainsi de toutes les créatures, excepté l'homme.
    "Vois-tu cette petite mouche ailée ?
    Ses portes ne sont pas fermées : j'espère que
    les tiennes ne le sont pas non plus".
    Blake, l'auteur de ces vers, était un optimiste qui considérait que sa mission sur cette terre était de "dissoudre les apparences pour révéler l'infini qu'elles dissimulent." Sans aucun doute, il a essayé.
  5. Là-dehors, vous vous coupez de la Source de votre singularité, de votre inspiration ou de votre génie qui sont uniques – et vous devenez un simple numéro social. Le fait que vous puissiez seulement faire semblant de vous amputer vous-même ne suffit pas à empêcher votre normalisation progressive.

    Finalement, vous êtes bien plus inefficace que vous ne devriez l'être. pour faire du bon travail, le meilleur dont vous soyez capable, il faut que vous soyez attentif, réaliste par rapport à ce qui se passe, et non pas entraîné à la dérive, dans un rêve. Dans ce rêve-ci, l'ouvrier a été réduit à une particule de lui-même, on lui a imposé une forme qui n'est pas dut out la sienne. Pas étonnant que le travail de ce monstre se révèle être une monstruosité.

Quel est alors le remède souverain à ce mythe de rétrécissement avec ses tristes conséquences – dont je n'ai donné qu'un tout petit échantillon ?

Faut-il chercher assidûment le moyen de s'évader de ce corps-prison, afin de se retrouver un jour glorieusement libre ? Ou bien tenter (par l'ascétisme ou la méditation ou d'autres méthodes moins confirmées) une série d'expériences de sortie-du-corps alors que l'on est encore de ce côté-ci de la mort ? Ou cultiver la sensation de son immensité en se projetant patiemment dans toutes les directions jusqu'à être aussi vaste que le monde ? Ou se rappeler sans cesse que l'on est un malade imaginaire et que la légende selon laquelle on n'est qu'un simple fragment de l'univers n'est que pure baliverne ?

N'est-il pas plus simple de prendre conscience que jamais, de toute notre vie, vous n'avez en fait été dans le corps?

Je ne peux pas parler en votre nom, mais quant à moi je trouve que c'est bien assez de faire – non pas dix (Dieu merci !), ni cinq, ni même deux choses – mais simplement une. A savoir (comme je l'ai dit plus haut et ne cesserai de le répéter à tout bout de champ jusqu'à mon dernier souffle) faire pivoter la flèche de mon attention de 180° et regarder ce à partir de quoi je regarde. Maintenant.


Faute de quoi je fais partie de ceux qui (n'en déplaise à T.S. Eliot) ont compris le sens mais non l'expérience.

Douglas Harding


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