Suis-je mortel ?

Je suis là avec mes quatre-vingts ans entourés de gens intelligents et attentionnés qui me disent (et en beaucoup moins de mots) que "j'ai fait mon temps", et que c'est plus une question de mois que d'années avant que je ne meure et disparaisse à jamais. D'autres tout aussi intelligents et attentionnés affirment (avec toute la persuasion et la conviction dont ils disposent) qu'il s'agit là d'un mensonge, que je n'ai rien à voir avec le temps, que je suis la vie, une vie abondante et sans fin.
Quelle situation déconcertante! Je pourrai même la trouver drôle ( comme si on m'affirmait simultanément que j'ai gagné et perdu le gros lot, que je suis le maître du monde et son cireur de bottes, ou encore Mathusalem et un puceron), oui, c'est drôle, mais le sujet de la plaisanterie... c'est moi ! La différence entre un moi – vivant et un moi – mort est beaucoup plus grave que la différence entre un moi – homme et un moi – puceron. Cette différence -son importance, son urgence: ma vie est-elle transitoire ou permanente ?- m'a occupé toute mon existence et ces dernières années je lui ai consacré toute l'attention dont je suis capable.
Mon propos dans cet article est de partager avec vous quelques – unes de mes découvertes.
En guise d'introduction, citons quelques-uns de ceux qui affirment que je ne peux pas mourir.

"Vous vous êtes insérés dans l'espace d'une vie et dans le volume d'un corps et vous avez ainsi créé les innombrables conflits de la vie et de la mort.
Découvrez être hors de ce corps de naissance – et – mort, et tous vos problèmes seront résolus. Ils existent parce que vous croyez être nés pour mourir. Perdez cette illusion et soyez libre. Vous n'êtes pas une personne."
Nisargadatta Maharaj


"Dieu a crée les sens tournés vers le dehors, et ainsi l'homme regarde à l'extérieur et non en lui. Une âme audacieuse, désirant l'immortalité, regardant continuellement vers elle-même découvre sa vérité.
Celui qui voit ce qui est sans odeur, sans son, sans saveur, intangible, sans forme, impérissable, surnaturelle, incorruptible, sans commencement, sans fin, immuable Réalité, jaillit libre de la bouche de la mort."
Katha Upanishad


"A cause de l'idée, "je-suis-mon-corps", la mort est redoutée comme étant la perte de Soi-même. La naissance et la mort ne relèvent que du corps, mais elles ont été surimposées sur le Soi."
Ramana Maharshi


Ma vie doit donc passer en jugement. Ce qui suit est le résumé du déroulement des débats au cours desquels je suis à la fois le Juge, les Jurés et aussi l'Accusé. Le Procureur déclare que je suis mortel et, en fait, déjà condamné à mort par une Cour Supérieure. L'Avocat le conteste énergiquement. Si, en tant que Juge, je ne suis pas impartial, si par toutes sortes de considérations ou d'intérêts – terrestres ou célestes – je favorise l'une des parties, si j'écarte de nouvelles preuves ou témoignages, je suis malhonnête et indigne. Injustice sera faite, me sera faite à moi.
Alors, venons en aux preuves. Le Procureur prend la parole.
"Mes preuves ne sont pas bien difficiles à trouver, dit-il. Je suis en train de mourir là devant vous et hélas... trop vite! Regardez ces rides toujours plus profondes et plus nombreuses, ces poches s'agrandissant sous mes yeux et sous mon menton, ces dents trop nacrées et trop régulières, ces cheveux blancs tombant comme de la neige sur l'hiver de ma vie, me laissant plus chauve chaque jour, le crâne constellé de taches de vieillesse (Comme si les taches de rousseur quittaient les joues de l'enfant pour le crâne du vieillard et le dos de ses mains, où chaque jour elles deviennent plus larges et plus sombres. Progresseront-elles encore lorsque ces mains, bientôt, se crisperont dans la mort ?) De quelle autre preuve de cette approche inexorable de la mort ai-je besoin, si ce n'est la multiplication de ces signes ? Si je suis trop lâche pour prendre ces signes en considération et si je continue d'espérer contre toute évidence que mon histoire finira bien, comme dans un roman à l'eau de rose, alors j'aurai perdu en même temps que mes cheveux, mes dents et le reste, mes dernières traces de dignité pour devenir ce personnage pathétique niant toute évidence."
L'Avocat accepte tous ces arguments et même les confirme. Il faut être lucide devant le constat de cette sénescence, et accepter son terme inéluctable. Lucide et surtout honnête sur ce qu'est cette évidence, mais surtout où elle se trouve, où nous sont donnés ces signes de l'âge et de la mort. Le quoi sans le où n'est qu'une demi-vérité : ce n'est pas simplement mentir, c'est le mensonge. J'insiste, c'est une imposture.


Ces signes sont là, devant, à un mètre ou un mètre cinquante de moi, ici. En fait, exactement à la même distance de moi que ces gens – ces gens qui montrent des signes de vieillesse et de mort très semblables aux miens. C'est là que je trouve les mortels et la mort, et à l'évidence c'est là qu'est leur place : là où le on-ne-peut-plus-mortel Douglas Harding est domicilié, avec ceux de son espèce loin là-bas. Je vois cela d'une vision mille fois plus convaincante que ne pourrait l'être une pensée ou un sentiment.
Et je vois que Douglas ne peut venir jusqu'ici, ni en totalité ni en partie. Lorsque j'approche un miroir, lentement jusqu'à mes yeux – ici – je le perds de vue. Je l'observe, avec les signes de l'âge, du déclin, etc., progressivement en train de se désagréger et se dissoudre. Bien avant qu'il ne puisse me toucher, il a disparu. Il en est de même de ses mains tachées par la vieillesse : je découvre que leur place est là dehors, et qu'elles ne résistent pas à un examen minutieux Ici, je me sens autant protégé de ces substances mortelles que si j'en étais à des années-lumière.
Je comprends Saint Paul qui s'est exclamé dans une sorte d'extase : "Mort, où est ton aiguillon ? Tombeau où est ta victoire ?" Je mets la mort à la porte, je reconduis hors d'ici ce périssable Douglas Harding, et d'ici je vois chacune de ses particules et chaque indice de sa mortalité disparaître. La mort ne peut jamais m'atteindre, sous quelque forme que ce soit. Par nature, je suis pour toujours hors d'atteinte de cet ennemi.
Quelle triste plaisanterie. On souffre devant tant d'efforts inutiles, tant d'aveuglement face à l'évidence, lorsqu'on nous voit fouiller fiévreusement dans les livres, courir derrière les maîtres et brûler nos dernières réserves d'énergie à chercher, chercher désespérément comment échapper à la mort... Alors qu'il suffit d'observer qu'elle s'échappe d'elle-même, qu'elle jaillit de cette base de lancement qu'est l'immuable JE SUIS! Si seulement, au lieu d'utiliser notre miroir comme source d'occultation-de-soi, nous croyant être ce qu'il représente, nous l'utilisions comme source de révélation-de-Soi, et le laissions mettre la mort usurpatrice à sa place, instantanément! Le mécanisme qui a, si fermement implanté en nous, à la fois, la condition humaine et la mort, est toujours à notre disposition pour les en déloger instantanément et pour toujours !
A ce moment, l'Accusation intervient pour m'incriminer d'une triple confusion de langage – emploi d'arguments spécieux, division de l'indivisible et dérobade face à ma responsabilité. Elle soutient que, dans la vie ordinaire, jamais je ne me laverai aussi facilement les mains de D. E. Harding, en distinguant et séparant artificiellement moi-même "en tant que 1ère personne ici" de moi-même "en tant que 3ème personne là-bas". Non, dans la vie ordinaire je réponds sans hésiter à son nom, et, réunissant sa 1ère et sa 3ème personne, je prends la pleine responsabilité de ses actes. Ainsi quand il marche, mange et dors, je marche, mange et dors, et quand il vieillit, tombe malade et meurt, je le fais aussi. Où est la différence ? En résumé, affirme le Procureur, si j'utilisais les mots dans le but d'informer et non pour tromper les autres et me tromper moi-même, si je faisais face à mes responsabilités au lieu de les fuir, je serais forcé d'admettre que précisément je fais partie des choses périssables.
La défense contredit cela catégoriquement : dès que je ne permets plus au langage de me tromper. Je découvre que précisément je ne suis pas cette chose périssable, loin de là. En fait, l'Accusation fournit à la Défense tous les exemples dont elle a besoin. Quand je m'extirpe de ce coma induit par le langage et vois ce que je vois, je ne peux trouver aucune ressemblance entre ce que fait cette 1ère Personne du Singulier et ce que font ces 3ème personnes (y compris Douglas Harding), entre "je marche " et "il marche", entre "je mange" et "il mange", ou "je dors et "il dort. Pour ce qui est de "je meurs" et "il meurt", leur différence est que le second est certain alors que le premier est impossible – pour ne pas dire dénué de sens.
Voici une confirmation de tout ceci. Là-bas, une personne lit au travers de deux orifices placés dans une tête opaque et compliquée. Mais considérons, ici, ce qui lit actuellement cette feuille imprimée, ce qui dit "je lis" a-t-il en cet instant deux yeux, une tête, un âge, un aspect ? Il y a vision, compréhension et le lieu de cette compréhension n'est qu'un vaste espace, simple, clair et transparent, où réside ce qui voit et non ce qu'on nous dit de voir. Quand je mange, même chose. Pour lui, troisième personne, la nourriture est introduite dans cette tête sans être savourée, mais quand je mange, elle est introduite dans cette non – tête et j'en déguste la saveur. Et quand il dort, c'est un organisme endormi; mais quand je dors, je ne suis rien de semblable.
Il est incroyable de remarquer à quel point nous traversons presque tous la vie sans nous apercevoir du déroulement simultané de deux sortes de vies, deux manières de manger à table, deux manières de lire, se promener, se comporter. Incroyable de vivre sans nous apercevoir de la puissance du conditionnement du langage qui engourdit, trompe, aveugle et arrive à nous persuader puisque nous disons : je mange, tu manges, il mange : il doit forcément s'en suivre que l'expérience de manger – consistance, goût, apparence – doit être la même. Est-il donc surprenant que nos vies se fissurent et s'écroulent alors qu'elles sont construites sur des bases aussi peu substantielles, aussi inexistantes.
Dans la vie quotidienne, les conséquences pratiques de cet auto-conditionnement-par-le-langage sont suffisamment préjudiciables. Mais quand on en arrive au face à face avec la fin de la vie, les conséquences sont désastreuses. Refuser de faire la distinction entre qui meurt dans "il meurt" et qui meurt dans "je meurs" est une tentative de suicide.
Vous souhaitez connaître cette précise et vitale distinction?
Quand il meurt, que se passe-t-il? Sa respiration devient irrégulière et bruyante, puis soudainement cesse ; son corps devient froid et raide et ... ne tardera pas à sentir. Et quand je meurs ? Eh bien je n'ai pas à attendre plus longtemps pour le voir. Ici même, je tourne la flèche de mon attention de 180°, plongeant une fois de plus dans ce je d'où je regarde au-dehors et je vois – d'un regard qui ne pourrait être plus clair et plus net – que me voilà réduit à absolument Rien. Rien que Présence à ce Rien."

Le Procureur alors intervient bruyamment : "mais ce n'est pas mourir! Il manque l'aiguillon, la terreur, le désespoir face à la réalité du fait, et c'est bien autre chose qu'une simple méditation sur la mort...!"
– Au contraire, lui répond l'Avocat, c'est beaucoup plus minutieux et plus profond que la mort telle qu'elle est généralement considérée. Cette mort publique beaucoup-moins-réelle, laisse une abondance de substances corporelles, chimiques et physiques, et probablement aussi de matières plus subtiles. Par contre, cette mort intime, tout-à-fait-réelle, qui ne laisse Rien sur place, efface instantanément tout en moi, ce que je peux constater dès maintenant, sur place, avec précision et à volonté, en retournant simplement mon regard vers moi-même.
C'est la mort-avant-qu'on-meurt, la pratique cachée de la mort de ce côté-ci de la mort officielle et proclamée, c'est MOURIR POUR VIVRE ou LA MORT DE LA MORT, thème utilisé par tant de sages et particulièrement Ramana Maharshi, qui vécut la disparition de la mort en "mourant" à l'âge de seize ans.
Le Procureur intervient à nouveau : " ce que vous dîtes est absurde, cela va contre le sens commun. J'admets que je vis en ce moment, je dois donc bien admettre de mourir un jour. De toutes nos certitudes, la mort des vivants est la plus indiscutable !"
La réplique de l'Avocat ne se fait pas attendre : " Justement, je n'admets pas plus être vivant aujourd'hui que mourir un jour. Dire que je vais mourir c'est me flatter!. Ici, je vois qu'il n'y a Rien, aucun corps ou soutien de la vie, rien pour vivre, pas la moindre trace de forme, la plus primitive soit – elle, animée ou inanimée. Pour être vide, ce Vide que je suis doit être vide de tout, et certainement vide de tout ce qui pourrait vivre. Mon éternelle sauvegarde contre la mort est que je n'ai rien ici à même de mourir, car ici même, se trouve ce qui est infiniment supérieur à la vie et à la mort, c'est-à-dire leur Source commune, Origine de tout et néanmoins, vierge de tout – comme l'immobilité avant le départ de la course, la sécheresse avant le jaillissement de la source, et l'axe immuable de la roue.
Et quiconque ne me croit pas est invité à venir voir, chaleureusement convié à parcourir tout ce chemin jusqu'à moi – équipé de tous les moyens optiques et électroniques qu'il ou elle peut rassembler – ici même, pour découvrir que bien avant son arrivée, toute trace de ce qu'il ou elle voulait inspecter a disparu.
Mon visiteur est mon bourreau. Et cela s'accorde fort bien avec le sens commun invoqué par l'Accusation ! Je n'ai qu'à baisser les yeux dès maintenant, pour voir que je suis décapité, étêté. Je vois mes mains, mes bras, ma poitrine, une zone floue et puis... plus rien ! je suis totalement décolleté, pour ainsi dire. Et quel mode d'exécution plus sommaire y a-t-il que celui-ci ? Et quelle meilleure garantie contre la mort future ? "
Mais le Procureur n'a pas dit son dernier mot. "Cet habile plaidoyer, dit-il, pourrait intellectuellement me persuader, mais en aucun cas me convaincre en profondeur. Connaître la forme exacte de ce remède contre la mort, voir à quoi il ressemble, apprendre son efficacité est sans intérêt tant que je ne l'ai pas absorbé, tant que je ne l'ai pas en moi, tant que je n'éprouve pas ses effets. Superficiellement, je peux être persuadé que je suis immortel, mais profondément je suis sûr que non. Personne ne l'est."
L'Avocat répète que le Procureur n'est pas simplement dans l'erreur, il raisonne à l'envers et en outre il continue de fournir à la Défense de précieux arguments. C'est un fait étrange et hautement significatif que, bien qu'en théorie je sache qu'à quatre-vingts ans il ne me reste que très peu de temps à vivre, en pratique, je sens que j'ai autant de temps devant moi qu'avant, que j'ai toute la durée du monde, que je suis, en essence éternel et indestructible. Intérieurement, je ne me sens actuellement pas plus âgé qu'avant, pas même d'une journée. Eh non... il ne s'agit pas de la conclusion d'un esprit sénile, mais d'une recherche impartiale et honnête à un niveau un peu en-dessous de l'état de conscience ordinaire. Ces fortes convictions sur l'immortalité s'appliquent seulement à ce qui est, ici, à cette 1ère Personne du Singulier, indicatif présent, et non à toutes ces 3èmes personnes, là-bas. Ainsi, je me découvre moi-même, regardant le cercle de mes compagnons (généralement beaucoup plus jeunes que celui que je vois dans mon miroir), observant les nouveaux symptômes de l'âge, et parfois je sens le doigt glacial de la mort s'approcher près de l'un ou de l'autre. Mais jamais de celui-ci que je situe dans une catégorie à part. Et je parcours scrutant les colonnes de la rubrique nécrologique des journaux, avec ce même curieux détachement, car je ne m'y envisage pas moi, jamais! En bref, je conclus que toutes ces 3ème personnes souffrent de cette condition mortelle dont seule la 1ère Personne est exempte.
Et j'ai évidemment raison. Moi seul – Réalité et non apparence – moi seul, suis au delà de la mort. Bien sûr puisque je, seul, SUIS.

Ainsi, voici tracées les grandes lignes de mon procès, les arguments pour et les arguments contre ma mortalité. Il ne me reste qu'à prendre congé de mon lecteur.

Si vous avez lu cet article au premier degré, ou en le considérant comme seulement relatif à mon expérience, relatif au problème de la mortalité ou de l'immortalité de Douglas Harding et non à la vôtre, vous auriez mieux fait d'employer votre temps à cultiver votre jardin. Il ne sert à rien, à vous ou à quiconque, de jouer au Juge de mon procès et d'en prononcer le verdict. Cet article s'adresse à vous – vous en tant que 1ère Personne du Singulier indicatif présent : il ne s'adresse pas à moi qui suis, pour vous , une 3ème personne condamnée à mort sans recours. Mais après tout, peut-être êtes-vous déjà arrivé à la même conclusion avant d'avoir lu cet article !
Sinon, veuillez le lire dans l'optique où il doit être lu, comme un résumé de votre procès. Un résumé purement expérimental, parce qu'il n'y a rien à croire. Expérimentez tout par vous-même.

Je ne peux pas le répéter trop fort ni trop souvent : vous êtes la Seule Autorité. Vous seul pouvez décider si vous êtes ou non l'UNIQUE IMPÉRISSABLE.

Traduit de l'anglais par notre ami Paul Vervisch.


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