Visiothérapie

« Les neuf catégories d’êtres sont toutes dans notre corps physique.
L’homme illuminé libère ses êtres intérieurs vivants, avant
même qu’ils ne prennent forme en lui. »

Le Maître zen Hui Hai

Hui Hai, surnommé affectueusement La Grande Perle, était un maître zen célèbre de la dynastie T’ang. Mais bien qu’il vécût il y a plus de mille ans et fût aussi chinois qu’il est possible de l’être, il soulève des questions que nous, occidentaux modernes – honte à nous – n’avons guère songé à poser. Des questions d’une grande importance prophylactique, des questions de vie ou de mort. Qui plus est, je crois que nous verrons qu’il pointe constamment le doigt vers la réponse.

Emboîtant le pas à Hui Hai, nous allons tenter de répondre aux questions suivantes : Dans quelle mesure la réalisation du Soi est-elle thérapeutique ? La découverte de Où et de Ce Que nous sommes vraiment est-elle, ou non, bénéfique pour nous physiquement autant que mentalement et spirituellement ? Nos « êtres intérieurs vivants » (par exemple nos cellules) participent-ils automatiquement, d’une certaine façon, à notre réalisation du Soi ? Ou bien y a-t-il quelque chose que nous puissions faire, ou devions faire, pour favoriser cette participation ? Si oui, quoi ? Dans leur état libéré ou illuminé (quoi que cela puisse signifier), sont-ils moins enclins à nous causer des problèmes, à se diviser en factions ou se multiplier « égoïstement » ici et là au dépens de l’ensemble du corps, comme dans le cancer ?


Nous allons évidemment tenter de parvenir à des conclusions précises à mettre en pratique immédiatement. Là où nous échouerons, nous serons peut-être capables de suggérer quelques lignes de recherche prometteuses pour les experts – c’est à dire les amis qui voient et sont également médecins ou thérapeutes. Y a-t-il une place (leur demanderons- nous) pour ce que j’appelle la Visiothérapie dans leur pratique professionnelle, dans la médecine en général ? Le soignant éveillé devrait-il prescrire, et peut-être dans certains cas administrer lui-même, une série d’exercices d’Ouverture-de-l’Oeil ? La décapitation ou céphalectomie (l’amputation de la grosseur ou kyste sur les épaules de la Première Personne) peut-elle être utile dans la panoplie des techniques de guérison ? Somme toute, si l’on convient que ce genre de remèdes guérit le mental et l’esprit, il ne serait guère surprenant que le corps en tire également profit, de manières qui restent à découvrir : retrouvant, peut-être, non pas simplement un éclat, un tonus superficiels et temporaires, ou des énergies inattendues pour faire face à des crises imprévues, mais puisant également dans une Source ou Ressource plus profonde, plus secrète, plus permanente, à laquelle tous les niveaux de notre être ont accès.


A ce point, il est utile de noter comment, à la manière hyperbolique du Mahayana, Hui Hai décrit les conséquences physiques de la « libération de nos êtres intérieurs ». Parmi les trente-deux signes physiques (physiques !) de l’état de Bouddha que l’on peut observer (dit-il) sur la personne qui Voit, il y a un teint doré et un rayonnement qui pénètre l’univers – et derrière cette splendeur, il y a le Vide dans lequel elle est consciemment enracinée, la Vacuité qui remplit « les innombrables fonctions qui répondent infailliblement aux circonstances ». Cela nous fait penser au visage rayonnant de Moïse quand il est descendu de la montagne, à la transfiguration de Jésus sur le Mont Thabor, et à ces saints dont tout le monde pouvait voir que leur visage était illuminé par la lumière intérieure. Compte tenu de la rhétorique pieuse et de l’exagération hagiographique, il reste cependant évident que le bien-être physique et le bien-être spirituel vont souvent de pair. A tout le moins, considérons donc ces histoires traditionnelles comme une confirmation pittoresque de la réalité de ce domaine qu’il est urgent d’explorer.

Pour commencer, voyons jusqu’où nous pouvons aller sans aucun doute possible. Je pense au fait que notre Vacuité centrale (appelez-la comme vous voulez : Vide, Clarté, Esprit, Espace Eveillé, Non-chose consciente, ou simplement Ce-Qui-enregistre-en-ce-moment-ces-caractères-imprimés) est exempte de tout signe de propriété, vierge de toute étiquette personnelle, de toute marque distinctive, de toute indication de catégorie ou de statut. Elle fait partie à égalité de tous les niveaux hiérarchiques. Manifestement, Ce Qui Se voit ici en tant que Clarté n’est ni ma Clarté, ni votre Clarté, ni sa Clarté, mais la Clarté indivisible, universelle. Comme il est indiqué sur mon croquis de la Première Personne du Singulier, c’est le Non-Etre Central au Cœur des innombrables êtres qu’Il engendre sans cesse.

Autrement dit, lorsque vous voyez la Réalité qui est en votre centre, Ce Qui est à l’origine de vos innombrables apparences périphériques, c’est uniquement en tant que cette Réalité même, cette Réalité qui embrasse tout, contient tout, que vous le faites. Vous le faites en tant que moi et pour moi, en tant que et pour tous les autres également. En fait, votre illumination n’est pas différente de celle du Bouddha qui – selon une tradition ancienne – a entraîné l’illumination de tous les êtres sensibles de tous temps et de toutes catégories. Cette tradition est bien en avance sur notre temps et semble un avertissement tout à fait opportun. Bien que « mon » illumination ne soit de toute évidence pas personnelle (aucun être vraiment illuminé ne se voit entouré d’êtres obscurcis), mon « ego » dit que c’est la mienne. Je dois donc avancer prudemment lorsque je m’aventure dans ce domaine de l’illumination et ne jamais oublier que c’est un champ de mines (aux deux sens du terme), et que la vigilance est essentielle si je veux éviter l’enflure démesurée de mon ego.

La Clarté que je trouve ici, que je suis au Centre, c’est l’histoire intérieure et l’aspect fondamental de mes « êtres intérieurs » de toutes catégories. Elle est cellulaire autant qu’humaine, par exemple. Je dois prendre ce fait très au sérieux, je dois le prendre à cœur. Il ne suffit pas de jeter de temps en temps un regard sur ces humbles serviteurs et de reconnaître à l’occasion ma dette envers eux et mon unité avec eux au Centre. J’ai commencé cette vie il y a environ quatre-vingt treize ans sous la forme de l’un d’entre eux (un œuf presque invisible) et je suis toujours encore cette cellule originelle et sa famille, pour ainsi dire. Il est dangereux d’ignorer ou de nier ces humbles vérités – et qui d’entre nous ne le fait ? C’est comme si nos cellules avaient horreur d’être oubliées et méprisées et manifestaient leur mécontentement.

Ce qui se produit au niveau social quand les souverains perdent le contact avec leurs sujets devrait nous mettre en garde contre les conséquences d’une semblable insensibilité au niveau cellulaire humain. La révolte des esclaves dans l’ancienne Rome, la révolte des paysans dans l’Angleterre du Moyen Age, la Jacquerie et la Révolution Française avec toutes leurs horreurs, tout cela est arrivé parce que les classes aristocratiques étaient trop enfermées dans leur supériorité, trop arrogantes pour se mettre dans la peau des classes inférieures, pour compatir avec elles et agir en conséquence. Quoi d’étonnant que le peuple se soit révolté ?

De même, pourquoi s’étonner si mon peuple de cellules se révolte lorsqu’il est considéré comme infiniment inférieur et, donc, méprisé, sinon carrément ignoré, par ce parvenu de patron qui a commencé sa vie comme l’une d’entre elles ? Et inversement, lorsque je suis consciemment uni, au Centre, avec chacune et l’ensemble de mes cellules, est-il surprenant que nous jouissions, elles et moi, d’une meilleure santé et de beaucoup plus de vitalité ?

Je vous entends déjà soulever ici deux objections.
D’abord, Ramana Maharshi, que nous considérons tous comme un grand sage, est mort d’un cancer, comme Nisargadatta et d’autres maîtres spirituels. Est-ce à dire que leur illumination n’était pas parfaite, pas assez profonde ?
A quoi je réponds : Ramana était vraiment une âme profondément réalisée. Il était également un ascète indien qui, dans sa jeunesse avait choisi de vivre dans une cave sombre et puante sous un temple. Selon Arthur Osborne, son biographe : « Il était rare qu’un être humain entrât ; seuls les fourmis, la vermine et les moustiques se trouvaient bien là. Ils s’attaquaient à lui tant et si bien que ses cuisses étaient couvertes de plaies purulentes et sanguinolentes. Il en garda les marques jusqu’à la fin de sa vie. » Non qu’il fût indifférent à son corps et son bien être. Pas du tout ! Il décrivait son corps comme « une maladie ». Ses êtres intérieurs ont pris leur revanche, tout sage qu’il était.

La seconde objection n’est pas tant un Non qu’un Oui-mais. La voici. En admettant que partager consciemment votre illumination avec vos cellules peut être bon pour elles et pour vous, et diminuer les risques de cancer, ce n’est que l’un des nombreux facteurs, peut-être même un facteur mineur. L’immense effort de recherche pour découvrir les causes et le traitement du cancer n’ont encore abouti à aucune réponse claire et précise. L’hérédité, la cigarette, la malbouffe, la pollution, le stress, le style de vie artificiel en général – tels sont quelques-uns des facteurs étiologiques que l’on étudie. A quoi on peut ajouter une attitude négative ou hostile envers vos êtres intérieurs de toutes catégories. Mais accorder à la Visiothérapie une confiance exagérée ne serait d’aucune utilité dans la lutte contre ce genre de maladies dégénératives.
Voilà pour la seconde objection.

J’admets tout cela volontiers, et même j’insiste dessus. Mais cela ne va pas assez loin, pour moi. Mon incarnation a une autre face, une face très différente. En tant que seconde-troisième personne, j’ai un petit corps mortel et sujet à la maladie, mais en tant que première personne (ou plutôt en tant que La Première Personne du Singulier), j’ai un Corps de Résurrection qui est, à tous points de vue, le contraire du corps dont s’occupe mon médecin et que je vois dans le miroir.

Au lieu d’établir une liste laborieuse des différences entre ces deux corps, je vais les résumer en un dessin.

Voici les questions que je me pose. Quand je vois clairement mon Corps de Résurrection, quand j’y élis domicile et m’habitue à vivre dans la lumière de Ce Que je suis vraiment, à chaque niveau, par contraste avec l’apparence que j’ai pour vous, quels effets cela produit-il à chacun de ces niveaux ? Lorsque je voyage consciemment de la région de mon apparence humaine, à un mètre environ de moi, à travers mes couches cellulaire, moléculaire, atomique et subatomique, jusqu’à ce Centre absolument vide, les habitants de ces diverses régions sont-ils revivifiés ou affectés d’une façon ou d’une autre ? Jusqu’à présent, j’ai constaté qu’à tous points de vue, ma pseudo vie dans ce corps de seconde-troisième personne contraste nettement avec ma vraie vie dans ce Corps-de-Première-Personne. Alors je pense qu’il serait étonnant que ce contraste disparaisse lorsqu’il s’agit de la santé, très étonnant que « mon » illumination (qui, comme nous l’avons vu, est transmise à tous les niveaux) ne devait se manifester et avoir un effet qu’au seul niveau humain. Assurément, il ne dépend que de moi que l’effet ne soit pas entravé et se répercute à tous les niveaux.


La Visiothérapie ne peut être qu’une thérapie en profondeur. Comment cela fonctionne-t-il ? Pour prendre un exemple particulier, comment ce traitement en profondeur du cancer peut-il se comparer à la chimiothérapie et la radiothérapie ?
Le but de la chimiothérapie et de la radiothérapie, c’est de tuer autant de cellules malades que possible, et aussi peu de cellules saines que possible. La Visiothérapie fonctionne de manière semblable, mais elle est beaucoup plus radicale. Elle réussit à les tuer toutes, et à tout recommencer à zéro. En termes chrétiens, c’est cette Mort et Résurrection qui est le prix de l’entrée au Royaume des Cieux. En fait, comme le montre mon dessin, il s’agit d’un véritable voyage à travers un espace réel, jusqu’à la Non-chose qui est le Centre commun de toutes choses. Voyage que je fais à l’aide de ce doigt qui pointe vers Ce à partir de quoi je regarde :


et qui m’amène à la Non-chose absolument libre de toute maladie, que je découvre exactement ici, occupée à exploser pour devenir toutes choses. Autrement dit : le voyage qui m’amène dans mon Corps de Résurrection à tous les niveaux, ce Corps à l’œil unique et aux bras infinis.

Lui seul est mon véritable corps, ma structure cosmique absolument indivisible, dont mon corps humain n’est qu’un fragment minuscule et temporaire. Sans mes compagnons humains, je ne suis pas humain, et sans mes organismes associés, je ne suis pas vivant. Que suis-je sans mes composants moléculaires, atomiques et subatomiques ? Ou sans ma Terre, mon Soleil et ma Galaxie ?
La vérité, c’est que dans ma totalité je suis le Tout, la hiérarchie cosmique toute entière, depuis l’UN qui contient tout jusqu’au Vide ultime. Complet, en tant que Première Personne, je ne suis pas dans le monde – le monde est en moi – et tous les êtres sont mes êtres intérieurs. En réalité, comme mon Corps est indivisible, sa santé l’est aussi. La Visiothérapie consiste à pratiquer cette mutation de conscience qui nous fait mourir à notre pseudo corps, pour renaître à notre véritable Corps, notre Corps total, qui, lui, est toujours en bonne santé.

Voici donc ma description de la Visiothérapie en tant que dilettante. A vous maintenant, vous les professionnels, médecins et thérapeutes, qui voyez également clairement votre véritable Identité. Voici pour vous un sujet de recherche longue et difficile, qui promet d’être aussi fascinante qu’elle est nécessaire.

En conclusion, revenons à Hui Hai. Je trouve qu’il mérite bien son titre : « La Grande Perle », si ce n’est que parce qu’il enseignait que l’homme libéré libère ses êtres intérieurs avant même qu’ils ne prennent forme en lui. Et quand il me dit que les neuf catégories d’êtres sont toutes dans mon corps physique, assurément il dit la vérité. Avec un millénaire d’avance sur son temps, il avait même vu le nombre exact. Des galaxies aux particules, j’en compte neuf, moi aussi !

Saluons le Maître !


("L'éveil subit de Houei-hai, suivi de Dialogues du Tch'an", traduits et présentés par Maryse et Masumi Shibata, dans la collection Spiritualités Vivantes chez Albin Michel)

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